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Dimanche 9 mars 2008

Tu vois, il y a quelque chose dont j’ai envie de parler, mais pas à n’importe qui, pas au premier venu. C’est donc à toi que j’ai décidé d’en parler. Parce que tu es le premier qui m’est venu en tête. Parce que tu n’es pas n’importe qui, puisque tu es mon meilleur ami, et sans doute le seul ami véritable, finalement.

Des amis, des vrais, on n’en a pas tellement, et c’est justement ce qui définit l’amitié ; c’est bien la rareté. Non que la quantité et la qualité soient inconciliables, mais tout de même, si on y réfléchit bien, et même sans avoir besoin de réfléchir longtemps, il suffit de le constater : ce n’est qu’avec un tout petit nombre de personnes, qu’on peut établir un lien de qualité.

Qu’est-ce que j’entends par « lien de qualité » ? Hé bien c’est toi et moi. C’est la rareté, c’est l’absence de jugement. Avec toi, jamais je ne me sens obligé de me justifier. Dans l’amitié, les appréciations réductrices sont proscrites. Et il n’y a pas non plus besoin de chronométrer le temps de paroles de chacun, ça s’équilibre tout seul. Deux amis c’est un émetteur et un récepteur à tour de rôle, mais sans avoir l’impression de jouer un rôle.

Moi, là maintenant, j’ai envie de te parler de quelque chose, car je sais que je peux le faire sans devoir soupeser chacun de mes mots, ou de les envelopper dans de la ouate afin d’amortir le choc que leur émission pourrait provoquer. Ce qui ne m’empêche pas de les chercher, mes mots, mon objectif étant me faire comprendre au mieux.

Et c’est toute la différence entre réfréner son propos pour se stabiliser dans la tonalité consensuelle de rigueur, et soigner son discours quand on estime que le principal, en dépit des conformités d’usage et des réactions indépendantes de notre loyauté, c’est bien de se faire comprendre au mieux. C’est donner son point de vue, et c’est donc vouloir que celui à qui tu t’adresses puisse repartir avec. 

Donc Albane… Oui c’est de ma femme dont il s’agit, ma chère et tendre épouse.   Et tu vois… du moins je l’ai vu dans tes yeux, dès que je t’ai annoncé que je voulais te dire quelque chose, oui j’y ai vu un peu comme de l’inquiétude, ne nie pas. Souvent en effet, quand on ressent le besoin de parler à un ami, c’est pour un souci, un truc qui a du mal à passer. C’est vrai quoi, c’est ce à quoi l’on s’attend, quand on sent qu’on va avoir droit à de la confidence… Hé bien là non, ce serait plutôt : voilà mon pote, j’ai une heureuse nouvelle à t’annoncer.

Et oui c’est bien d’Albane qu’il s’agit, et je ne peux pas t’annoncer qu’on va se marier puisque c’est déjà fait. Ah tu te demandes pourquoi soudain j’ai envie de te causer d’Albane, tandis que jusqu’à présent je n’en disais presque rien. Même à toi mon meilleur ami. Et en principe, si on ne dit rien c’est que ça va. Si je ne te disais jamais rien sur Albane, sinon des broutilles, ça voulait donc dire que tout allait bien entre nous.

Oui tu confirmes, c’est bien ce que tu en avais déduit. Oui je sais, en apparence, nous donnions l’image d’un couple uni et sans histoire, sans une ombre qui planerait sur notre lumineuse association. Mais dans la réalité, celle de notre quotidien de petit couple tranquille, harmonieux en apparence, je mentirais si je te disais que ça allait vraiment si bien que ça.

Et là, j’en viens au problème de la routine dans le couple. Pas plus bateau comme sujet mais c’est bien là le piège, celui des situations qui s’installent en dépit de notre volonté, ou de notre vigilance. Donc avec Albane, c’était peu à peu l’atténuation du désir. C’était peu à peu l’extinction des feux de l’amour. Tout doucement et sans l’avoir décidée… Je ne la voyais plus, figure-toi. On ne se voyait que dans notre petit appartement et j’avais fini par la perdre de vue. Je n’avais plus la distance nécessaire pour être en mesure de l’apprécier à sa juste valeur, comme au bon vieux temps où il m’était encore possible de la voir de loin. Un visage toujours envisagé de trop près, qu’on en a la vue bouchée. Un portrait qu’on te colle sous le nez, que tu ne peux pas y distinguer les traits. 

Je ne faisais même plus gaffe à sa nudité, Albane qui avait l’habitude de se trimballer toute nue dans l’appartement, devant mes yeux. Oui l’habitude… Toute nue, c’était son état naturel. Elle avait fini par devenir un fait accompli, sa nudité, un point sur lequel il n’y avait plus à revenir. Comme si j’en étais revenue, de mon Albane, que je l’aurais épuisée après l’avoir explorée sous tous les angles possibles, que la lassitude aurait pris le pas sur l’euphorie de la découverte. Comme si j’en étais au point où il n’y avait plus rien à découvrir, qu’il était inutile de continuer à chercher ce que je croyais avoir trouvé une bonne fois pour toutes.

Sa peau toute nue fondue dans le décor, autant que la tapisserie, ou n’importe quel autre objet. Un beau bibelot, certes, mais que je ne parvenais plus à évaluer, plus capable de l’admirer, à force de l’avoir sous les yeux. Sa peau toute nue qui, en faisant tapisserie, n’avait plus de secret pour moi, n’était plus susceptible d’entretenir le mystère. Comme ce quartier que tu connais si bien depuis le temps que tu le fréquentes. Les rues que tu traverses tous les jours, éveillent-elles encore ta curiosité ? Et ces boutiques devant lesquelles tu passes sans ne plus y porter un regard neuf, et pour quoi faire, pour y découvrir quoi que tu ne connaisses déjà ?

L’atténuation du désir, peu à peu, que je te disais, mais je ne sais pas si c’était seulement ça, entre nous. Elle au moins, elle ne se privait pas de me dire je t’aime. Moi j’ai toujours eu un peu de mal, je l’avoue. Disons que j’avais envie de le lui dire, mais dans les grandes occasions. Et elle qui me le disait tout le temps, ce n’était plus qu’une ritournelle qu’on entend tout le temps et à laquelle on finit par ne plus prêter attention. Et puis quand elle me demandait de me le dire, ça avait encore plus de mal à sortir.

Parce qu’en me le demandant, en exigeant de moi ce « je t’aime », là sur-le-champ, elle me saccageait la spontanéité, empêchait l’élan de ma propre émanation. Comme un souffleur au théâtre qui te rappellerait ton texte, cette bouche chuchotante qui bouche ton trou de mémoire : ça te rendrait un peu penaud, cette amnésie passagère, ce moment de faiblesse qui n’a pas échappé à ton scrutateur à toi, bien planqué dans son trou, les yeux et les oreilles avides de défaillances humaines. Et puis tu ne te sentirais pas crédible, à te réapproprier des mots que tu dois te contenter de répéter.   

Et tu vois, il n’y avait même pas d’animosité entre nous. On ne se disputait même plus. Il n’y avait pas plus de tension que d’attention. Pas de rancœur larvée. Ni de passion exultée, surtout de ma part, je l’admets. Elle, elle faisait attention à moi, toujours, avec des sourires et des marques d’affection. Elle faisait comme si tout allait bien, elle préservait les apparences et c’était tout à son honneur.

Mais moi, cette manière de continuer à faire comme si de rien n’était, ou comme si le fait qu’entre nous, le manque de désir, rétréci comme une peau de chagrin, ne contrevenait en rien à la bonne tenue de notre marche nuptiale, cette façon de laisser croire que nous ne connaissions aucune faille au ciment de notre couple, m’a indifféré au lieu de m’agacer. Si au moins ça m’avait agacé, ça aurait pu déclencher quelques petites disputes entre nous. Et les disputes c’est aussi du dialogue. C’est quand on n’arrive pas à dire autrement ce que l’on voudrait lui dire, à lui ou à elle.

La dispute, c’est de la maladresse, c’est de la communication à rebrousse-poil, ou à fleur de peau, et c’est pourquoi aussi ça peut être émouvant, une dispute. Vivre à deux, tout le temps ensemble, comment pourrait-il en être autrement ? Comment être toujours sur la même longueur d’ondes ? Les points de désaccord, il vaut mieux s’y confronter à deux, et les points de vue qui divergent, pourquoi ne pas les échanger pour mieux les faire se converger ?

Elle qui me boude parce que je n’aurais pas remarqué qu’elle se serait vernie les ongles des pieds, moi qui lui reproche de ne pas ranger ses petites culottes au bon endroit… Bien sûr que ça va au-delà d’un simple vernissage d’ongles de pieds ou d’une histoire de sous-vêtements mal rangés, que ça peut vouloir dire « tu ne me vois plus » / « je te vois trop », que c’est une façon maladroite d’exprimer quelque chose que l’on n’arrive pas à dire autrement qu’en empruntant un chemin bien ancré dans le terreau du quotidien.

Et c’est justement ce qui est passionnant, c’est de chercher à comprendre ce que sa bouderie à elle exprimait vraiment – une bonne grosse bouderie, je m’en rappelle fort bien, de cette moue très très boudeuse, de ce visage fermé qui montrait comme elle en avait gros sur la patate – ou quelle était la signification exacte de mon emportement exagéré concernant cette affaire de culottes qui n’étaient pas sensées être à leur place ? Oui, le problème récurrent de sa place à tenir, que ce soit dans le couple ou ailleurs…

Je pense que tu seras d’accord, les scènes de ménage ça fait aussi partie intégrante de la vie de couple. Attention, je ne veux pas dire qu’un couple qui ne se dispute pas, c’est tout de suite suspect, que ça cache quelque chose, et que c’est une astreinte à la liberté d’expression. Je ne veux pas tomber dans le piège facile des généralités. Il y en a qui ne se disputent presque pas et s’en passe sans problème, et il y en a qui se disputent un peu trop pour qu’on en conclue que cette sorte de confrontation permanente puisse s’avérer productive.

Cependant, je vois au moins deux aspects importants dans la scène de ménage : d’une, c’est justement ce besoin de mettre en scène son ménage. La dispute c’est de la dramatisation, et on en a besoin, de se montrer en spectacle. Mais entre soi, à guichet fermé. Une scène de ménage n’a de raison d’être que dans l’intimité à deux. Quand ça se passe en public, ça devient indécent. L’exhibition tue l’enchantement…

Et voilà le deuxième aspect important à mes yeux : la scène de ménage consiste en un de ces rituels nécessaires à la petite vie de couple, avec ses codes bien établis, compréhensibles par les seuls protagonistes, et ça n’a d’intérêt que dans l’intimité. Comme de faire l’amour. C’est un langage secret, en marge de celui du commun des mortels, que des oreilles non invitées ne pourraient que trahir. C’est une comparution à huis clos, que des yeux pétris de curiosité ne pourraient que pervertir.

Des fois, nos disputes avec Albane servaient même de préliminaires à l’amour. Une querelle d’amoureux peut s’avérer aphrodisiaque. Je pense que parfois, la dispute que nous avions enclenchée d’un commun accord ne l’avait été que dans le seul prétexte de la réconciliation qui allait en résulter. Se réconcilier c’est se retrouver, se rencontrer à nouveau. Voilà ce que je n’avais pas compris, pas plus tard qu’il n’y a pas si longtemps, tandis que je m’expliquais cette perte de désir pour elle comme une simple et banale conséquence d’une usure de couple, une baisse de régime inéluctable.

J’en étais même arrivé à me demander si les théoriciens de l’amour qui dure trois ans n’avaient pas raison. Tout en trouvant stupide cette théorie, parce que c’est encore une idée simpliste, que de confondre la cause et l’effet. Oui, c’est quand on érige l’effet en cause que l’on se fourvoie stupidement. Les exemples sont légion. Ou quand on décide de traiter les effets en priorité, croyant ainsi régler le problème, tout en se débarrassant des vraies raisons qui l’ont suscité. Et puis c’est si facile, de s’en remettre à la chimie plutôt que de produire l’effort de se confronter à la véritable alchimie qui nous anime lorsqu’une rencontre nous chamboule des pieds à la tête…

Comme si la production de phéromones était la raison de l’emballement amoureux, alors qu’elle n’en est que l’effet. Mais moi, en me rendant compte que ça faisait trois ans que j’étais avec Albane et qu’au bout de ces trois ans c’était comme si je n’étais plus tout à fait avec Albane, ou plus de la même manière, deux cosmonautes dans le même habitacle mais que leurs combinaisons séparent, éloignent de la dimension tactile, c’est là que j’ai commencé à y trouver de la pertinence, dans cette théorie simpliste d’amour chimiquement saturé (oh non, ce n’est pas l’amour qui rend con mais son absence).

J’avais exclu la possibilité du mouvement, figé dans mon costume étriqué d’homme d’intérieur amnésique, en ayant oublié, jour après jour dans le confort de notre cellule à deux places, d’extérioriser mes émotions d’homme libre enchaîné à ma compagne de détention sentimentale, double internement coopté après signature d’un contrat de confiance à durée indéterminée.  

Et puis il y a de ça trois jours, je sortais du boulot mais au lieu de rentrer tout de suite j’ai eu envie de me balader un peu. J’ignore pourquoi je ne souhaitai pas rentrer de suite, c’est comme ça. Il y avait ce petit soleil incitateur en dépit de ce petit air frais de fin d’hiver. Je n’avais pas de but précis, aucune course à faire, et je me suis donc mis à marcher, sans destination précise.

J’ai emprunté quelques ruelles, et j’étais sur le point de traverser une avenue quand, de l’autre côté, il y avait cette femme, de dos, arrêtée devant une vitrine, une boutique de fringues, je crois, et j’ai eu l’impression de tanguer, un insidieux vertige qui m’a incliné. La vue de cette femme, de dos, puis légèrement de profil, était la cause de cette troublante sensation, entre fragilité et ivresse, espoir et étonnement. Et elle s’est mise à marcher, et il m’aura bien fallu plusieurs secondes avant que je ne l’identifie enfin.

Albane, que je venais de prendre en flagrant délit de shopping. Albane dans la rue et toute habillée, dans l’anonymat de la rue, avec des vêtements que je ne lui connaissais même pas. Une démarche que je redécouvrais. Et je me suis mis au diapason de sa marche, je me suis maintenu à distance, derrière elle, après l’avoir rejointe sur son trottoir, de l’autre côté de l’avenue.

Je prenais mon épouse en filature et j’aurais pu rire de l’incongruité d’une telle situation, mais non, j’ai pris ça très au sérieux, comme si au bout de cette filature improvisée, décidée par les coïncidences, il y avait un secret à découvrir, une porte qui s’ouvrirait sur quelque chose dont je n’avais pas encore idée.

J’aurais pu la rejoindre, me hisser à sa hauteur pour faire cesser la comédie, et c’est ce que j’aurais fait, je crois, en temps normal. Mais je sentais que je n’étais plus dans le temps normal. J’avais envie de faire durer ce moment, de me délecter de cette distance entre nous. De cette femme de dos qui marchait tranquillement, qui semblait radieuse dans sa promenade nonchalante. Je ne voulais pas non plus lui gâcher son moment de plénitude à elle, sa solitude triomphale, elle libre dans la rue. Et moi derrière elle, à la fois libre de mes mouvements et enchaîné à son subtil déhanchement en point de mire.

Ah oui le point de mire, c’est un des plus beaux points de vue. C’est celui de l’espoir, de l’attente fébrile et du désir.

Et entre nous, le long de ce trottoir qui n’en finissait pas, se tenait un homme. Juste entre nous. Et il la regardait, elle, ne la quittait pas des yeux. Il la regardait avec insistance, et dans ses yeux c’était de l’admiration mêlée à de la convoitise. Et en temps normal j’aurais ressenti de la jalousie, et c’est d’ailleurs ce qui s’est passé, un très bref instant, comme un sursaut conditionné, un réflexe de propriétaire. Mais très vite, j’ai ressenti tout autre chose.

J’ai ressenti un profond respect pour ce type qui matait ma femme, oui parfaitement. Comme il y aurait eu une profonde connivence entre nous. Deux amateurs d’art qui contemplent le même tableau et partagent le même avis sans avoir besoin de se le dire. Un assentiment silencieux mais lourd de sens, auquel il ne manquerait que les applaudissements. Pourquoi l’aurais-je trouvé antipathique, puisque nous étions d’accord sur le même point, à la virgule près ?

Et puis cet homme, c’était moi, trois ans auparavant. Cet homme qui découvrait cette femme, une belle inconnue parmi tant d’autres, mais qui, par sa seule apparition, excluait toutes les autres… Je me suis retrouvé sur deux plans antagonistes : moi découvrant cette toute nouvelle tête, cette totale étrangère à ma vie, et cet autre moi qui était sensé bien la connaître, qui partageait sa vie depuis trois ans déjà. Et l’inconnue dans la rue et la femme dans mon appartement se sont rejointes, elles ont coïncidé. Cet homme qui découvrait cette femme, séduit tout de suite. Ce sourire. Un vrai sourire qui emporte tout sur son passage, qui empêche toute indécision.

Et tu vois, je ne lui ai pas parlé de ça, que je l’avais vue par hasard dans la rue et que je l’ai suivie. J’ai gardé ça pour moi, mais en même temps je l’ai partagée avec elle, en redevenant celui que j’avais été pour elle, quand chaque fois j’étais émoustillé devant son corps nu comme si c’était la première fois tout le temps.

Et elle a fait celle qui ne s’était pas rendue compte de ce changement de comportement, alors que je suis certain qu’elle n’était pas dupe, qu’elle a bien eu conscience de ce changement de perspective, qui ressemblait à un retour en arrière mais qui en réalité était un désir d’aller de l’avant.

Elle a fait comme si de rien n’était, peut-être parce qu’elle n’avait jamais douté. Qu’elle attendait juste que je recouvre la vue, qu’elle réintègre sa place de choix dans mon champ de vision.

 

  


 
 
Par Nico
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Lundi 7 janvier 2008

Trévor se retrouva un soir dans un cocktail demi-mondain, au milieu d’une faune de noctambules en effervescence. Il ne connaissait personne. Il avait vu de la lumière et il était rentré.

Personne ne sachant qui il était, il aurait dû logiquement incarner l’intrus, celui qui n’a pas été invité et s’est invité quand même. Or, se comportant de telle manière que sa présence ne semblât en rien fortuite (il ne s’était pas isolé, avait au contraire investi le beau monde, affichant un sourire amical, tapotant des épaules, se mêlant comme une fleur aux conversations), personne ne s’autorisa à exiger de lui une quelconque explication.

Sa présence se justifia par le seul fait qu’il fût parvenu à se fondre dans la masse compacte et bruyante, émettant lui-même des sons en accord avec les manifestations orales des autres participants. Puis il fit la connaissance de Coralie…

Á un moment précis de la soirée et selon un enchaînement de circonstances favorables, cet homme et cette femme qui jusqu’alors s’ignoraient (comme Simone) rentrèrent en contact le plus naturellement du monde, un peu comme deux voisins de palier que la proximité géographique incite à l’échange. Ils burent un verre ensemble. Ils se dévisagèrent, mais sans le montrer de trop…

En vérité, ce fut surtout Trévor qui se permit d’étudier le visage de Coralie, celle-ci se contentant d’envisager celui qu’elle considérait encore comme un intrus dans sa vie. L’attitude quelque peu distante de la jeune inconnue n’avait pas échappé à notre pique-assiette. Même que, paradoxalement, pareille réticence eût le don de lui plaire.

Il décida ensuite de faire de telle sorte qu’il fût toujours proche d’elle, s’appliquant à négocier ses incessants déplacements, évitant surtout de paraître trop collant, que sa présence à ses côtés passât pour un phénomène naturel, aléatoire et sans calcul. La soirée touchant à sa fin et Coralie s’apprêtant à partir, Trévor se rapprocha d’elle autant que possible et osa lui concéder cinq mots : « J’aimerais bien vous revoir »…

Depuis leur rencontre, il croyait dur comme fer qu’il était en train de vivre l’ébauche d’une idylle. Il s’était dit qu’il risquait de gâcher l’occasion s’il ne prenait pas les devants. Coralie lui répondit d’abord par un sourire. Trévor ne comprit pas la signification exacte de ce sourire. C’était plutôt de l’ordre de la grimace, ça ressemblait même à un rictus ironique. La bouche déformée prononça cinq mots à son tour : « Moi j’aimerai mieux pas ».

Tout aurait dû en rester là, tout ayant été dit en une dizaine de mots. Mais, pure contingence ou hasard nécessaire, selon le sens – ou le non-sens – que l’on veut bien donner aux coïncidences, pas plus tard que le lendemain et tandis qu’il marchait dans la rue, Trévor croisa le chemin de Coralie. En la découvrant soudain, il ressentit de l’embarras mais parvint à se ressaisir à la seconde où il prit l’initiative d’ouvrir la bouche :

« Vous ne souhaitiez guère me revoir, mais il semblerait que le destin en ait décidé autrement ». Elle affichait le même sourire ambigu que la veille : « Je ne crois pas au destin ». Elle s’apprêtait à poursuivre sa promenade comme s’ils ne s’étaient jamais rencontrés. Quand brusquement elle se retourna : « Invitez-moi au restaurant dès cesoir ! »

C’est ainsi qu’ils commencèrent à se fréquenter… Le soir venu à la table qu’il avait réservée, elle lui posa un lapin, prétextant par la suite qu’une fâcheuse indisposition l’empêchât de sortir. Le jour suivant, elle lui fit une scène à la terrasse bondée d’un café du centre-ville. Trévor ne fut jamais en mesure de comprendre la signification réelle d’un tel emportement. Une autre fois dans un night-club, elle flirta sans complexe avec un bellâtre choisi au hasard, sous les yeux implorants de son infatigable admirateur.

Un autre soir, acceptant de boire le fameux dernier verre chez lui, elle s’adonna à un torride striptease sur une musique de Portishead, toujours sous le regard médusé de son opiniâtre courtisan, offrit en spectacle son corps nu tout en prenant des poses équivoques, se déhancha comme si une ondulante couleuvre habitait son ventre, distribua de brûlantes œillades comme si elle lui promettait un effréné huis clos. Puis elle se rhabilla prestement, s’échappa en claquant la porte.

Malgré le cumul de toutes ces frustrations, Trévor demeura imperturbable dans sa démarche de soupirant, s’imaginant peut-être que la concrétisation de son désir n’était qu’une question de persévérance. A moins que tenir le rôle de la marionnette manipulée par les doigts sadiques de Coralie le contentait, que cette drôle de romance fondée sur une succession d’affronts correspondait à un scénario fantasmé satisfaisant sa libido…

Il devait bien se rendre compte que la jeune femme profitait de son emprise sur lui, et qu’elle s’en accommodait de la manière la plus sournoise, tant son instable comportement était exagéré. Mais le fait de le savoir ne l’empêchait en rien de persister. Qu’il fût bel et bien conscient d’être le jouet de cette intrigante ne lui suffisait pas pour comprendre les raisons de son entêtement…

A son ami Georges, il tenta d’apporter un élément d’explication : « Tu vas me trouver stupide mais tu vois, c’est bizarre ; malgré ce que cette chipie me fait endurer, j’ai envie de me dire que c’est peut-être là sa façon d’exprimer son amour pour moi. Façon malhabile et discutable, je le conçois, oui mais pourquoi s’investirait-elle autant dans cette relation si ça n’était pas le cas ? » Et l’ami Georges de lui rétorquer : « Je n’ai que deux choses à te dire. Premièrement, tu me sidères. Deuxièmement, tu files du mauvais coton. »

Mais Trévor voulut avoir le dernier mot : « Quoiqu’il en soit, je persiste dans mon raisonnement. On ne peut consacrer du temps à quelqu’un que si celui-ci a de l’importance à nos yeux. Coralie me consacrant beaucoup de son temps, cela ne peut que vouloir dire que je suis important à ses yeux. Quel bénéfice pourrait-elle en retirer ? Je suis au chômage et je n’ai aucun patrimoine… Bref, que je sois aussi important pour quelqu’un ne peut que me galvaniser, et quand il s’agit comme ici de l’être aimé, j’ai même envie d’y voir là un sacré traitement de faveur. »

Trévor ressentit un profond contentement car il était enfin parvenu à produire un argument lui permettant de justifier plus ou moins sa funeste inclination. Georges se dessina sur le visage une grimace dubitative.

Une nuit, Trévor fit ce rêve : égaré au cœur d’un enchevêtrement d’espaces protéiformes, lieux communs greffés à d’autres lieux moins familiers, certains même inconnus ou non identifiés, il slalomait péniblement entre les obstacles, les plus difficiles à contourner étant des choses qui bougeaient (tables dansantes, chaises sautillantes, cravates énervées, peluches volantes…) et des personnes qui ne bougeaient pas du tout, comme frappées d’inertie mais avec des yeux tout pleins de méchanceté, individus hostiles et anonymes qui entravaient sciemment sa progression en refusant de s’émouvoir…

Jusqu’à ce qu’il aboutisse au seuil d’une porte close derrière laquelle il perçut un ricanement de femme. Il cogna à la porte en clamant : « Aidez-moi mademoiselle ! Aidez-moi ! Aimez-moi ! »… Une fois sa plainte évacuée, il constata la brusque cessation du pénible rire. L’inconnue derrière la porte avait-elle prise en considération son appel au secours ? Il attendit qu’elle lui ouvre. Mais la porte resta close. 

Alors il se lança dans une nouvelle promenade forcenée et aléatoire, traversant des squares, des appartements, des bistrots, des bibliothèques, des ruelles obscures avec des êtres vivants dans des vitrines… pour se retrouver une fois encore au seuil de la même porte close, irrémédiablement fermée, derrière laquelle il distinguait toujours la même voix railleuse.

Dans son rêve il essaya de comprendre son rêve. Il fut même pris de panique lorsqu’au cours de son onirique réflexion, s’imposât à lui cette implacable logique : puisque chacun de ses itinéraires accidentels le conduisait inévitablement devant cette fatidique porte blindée, cela signifiait qu’il était prisonnier du pire des labyrinthes qui se puisse concevoir. Le dédale circulaire, autrement dit le cercle vicieux.

Se confiant encore à l’ami Georges, Trévor se référa à la légende de Tristan et Iseut : « Ce qu’il me faudrait, c’est un philtre d’amour. » Et Georges de rétorquer : « Ce serait en effet la meilleure solution. Non pas pour réaliser ton rêve insensé. Mais pour assouvir ta vengeance. Tu lui ferais boire le philtre, elle s’amouracherait de toi comme une possédée et hop : tu la laisserais choir aussi sec ! »

Georges en sa qualité d’ami n’avait de cesse de lui conseiller vivement de prendre ses distances avec l’usurpatrice. « Ce n’est pas aussi simple, riposta Trévor, et puis après tout, c’est ma liberté que de choisir mon emprisonnement. ». Et Georges d’ajouter : « C’est bien ce que je craignais : tu es l’architecte de ta propre geôle. C’est donc toi seul qui détiens la clef du problème. Moi si je devais vivre pareille situation, crois-moi que je saurais comment régler l’affaire. »

Et Trévor de rétorquer : « C’est marrant comme les problèmes des autres paraissent tellement simples. »

À Trévor lui demandant si étant petite elle avait au moins aimé ses parents, Coralie, avec une voix de gamine mijaurée, répondit : « Papa et maman ont été très gentils avec moi. Je les aimais quand ils me couvraient de cadeaux, pas quand ils me couvraient de baisers. Je trouvais ça dégoûtant. »

 
Par Nico
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Jeudi 8 novembre 2007
John Duran rentre chez lui

Épisode précédent : John Duran s’est encore tapé un mauvais délire…

John Duran respira. Il fut soulagé et décida de fêter l’évènement. « Patron, remettez-moi la même. » « Ok brother », répondit le gentil taulier. Il trouva soudain ce petit taulier très sympathique. Son crâne nu luisait en accord avec la lueur de ses petits yeux malicieux… Il est tard et John Duran est dans un bar. Un client s’est éclipsé. Il a cru que celui-ci le persécutait du regard alors que c’était un aveugle. L’aventure est plutôt cocasse. Un autre est assis, il a une trogne bizarre et il boit un cognac. Il n’a pas à le juger puisqu’il est content.

À la table du fond, il y a deux jeunes qui sont devant un café. Le garçon est très grand, il est shooté, il l’a bousculé deux fois sans faire exprès, ce sont des choses qui arrivent. La fille qui l’accompagne est tout aussi carbonisée, mais elle est moins expansive. Elle ne l’est même pas du tout. Elle est bien mignonne, mais elle a l’esprit égaré et elle s’en remet difficilement. Voilà tout…

Il acheva son troisième demi. Il décida de rester encore un peu, maintenant qu’il situait mieux son corps dans l’espace. Il se demandait quand même, simple curiosité, ce que baragouinait le junkie. Quel en était le contenu, de cette diarrhée verbale. Ça ne faisait pas l’ombre d’un doute, la môme ne le calculait pas. Elle n’était plus branchée sur le même secteur. Elle était absente, ce qui n’empêchait guère son compagnon d’infortune de déblatérer à tout va, avec une voix qui déraillait. Parfois elle était très basse, cette voix, parfois elle pointait dans les aigus. Il avait perdu le contrôle de ses cordes vocales.

Les deux yeux asymétriques de la môme rencontrèrent à nouveau ceux de John Duran. Même qu’elle avait souri. John Duran interpréta l’entrebâillement de sa bouche comme un sourire. John Duran avait envie d’interpréter les choses à sa convenance. Il lui était difficile d’apprécier les expressions de la petite junkie. Ce dépliement de lèvres signifiait-il un ravissement, ou alors une hébétude de toxico ? Est-ce qu’elle était en mesure de discerner l’homme au comptoir ?

Il s’interrogea sur sa présence dans ce bar. Il avait tout misé sur des affrontements de regards imaginaires, au cœur de la nuit. Au plus profond de la ville. Il n’avait vraiment établi de contact avec personne. De la fille au regard chaviré, qu’est-ce qu’il en avait attendu ? Etait-il attiré par elle, malgré son état ? Éprouvait-il de la compassion pour elle, un saint homme découvrant une brebis égarée ? Juste une modification comme un coup de flingue, la tête du junkie disparaîtrait du décor. Il y avait peut-être eu moyen de profiter de la situation. Assommer l’individu avec une bouteille et kidnapper la môme… John Duran se contenta de payer son dû et de déguerpir.

Le même chemin en sens inverse. Disparue la péripatéticienne. Tristesse de John Duran ? La môme, snif, la môme, perdue, inatteignable, fantasmatique. La rue en pente douce, l’ivrogne dans la rigole : il ne rigole plus. Indifférence de John Duran : il ne cherche pas à lui venir en aide, il s’en fout, cette nuit il est monstrueux, infâme. Et puis le square avec cet arbre chétif ; ce tronc, poli et blanc : une nuque ! Il rentre chez lui. Vite, la nuque de Jane Duval. Plus de nuque, à cause de la chevelure. Jane Duval dort encore, elle n’a pas bougé. Elle dort les yeux ouverts. On dirait des yeux frappés de cécité.

John Duran est crevé, s’allonge à ses côtés, n’a même pas peur de s’allonger à côté d’elle. Une douloureuse érection le saisit. Jane Duval en profite pour s’y empaler. Comment est-ce possible ? Lui qui la croyait morte. Elle y va vaillamment, comme si sa vie en dépend, ou sa mort. Qu’est-ce qui lui prend, elle si pieuse depuis tellement longtemps ? Sans temps mort elle se convulse. Mais ce n’est pas elle en réalité, c’est la môme qui louche ! Qu’est-ce qu’elle fout là ?

Quelle ardeur, malgré qu’elle semble avoir mal au plus profond de son ventre. Elle gémit en silence, John Duran trouve ça délectable et terrible, cette gamine qui bouge malgré qu’elle souffre beaucoup. Elle est à fleur de peau et elle a tout le corps en pleine croissance. Et puis voilà que la femme à chevelure rouge prend le relais, sans temps mort, dans un espace confiné à l’extrême. Elle fait ça de manière très professionnelle.

C’est une gamine qui aurait vieillie trop vite. Ses seins sont très pointus, il tente de les caresser pour les amadouer, il se cramponne à ce qu’il peut, rentre en contact avec des fesses dures et nerveuses. Deux corps qui luttent contre la course du temps, le vertige des grands espaces. Tout se passe ici et maintenant. Les cheveux en lanière de l’amazone lui cinglent le visage. Les femelles vrombissent autour de son corps vautré. Elles sont enhardies, assoiffées de sang.

C’est une femme à deux têtes qui est en train de le baiser. Il pousse un cri étouffé, perd connaissance. Très longtemps après il refait surface. Il entend la voix comique de Jane Duval : « Putain de torticolis ! ». Rassurante banalité, réalité sans surprise. Duval ne s’est même pas rendue compte de l’absence de Duran. John voudrait retrouver le goût d’aimer Jane.

 
Par Nico
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Jeudi 1 novembre 2007
John Duran se tape encore un mauvais délire

Épisode précédent : John Duran a croisé un ivrogne et une putain…

Il rentra et s’avança au comptoir. Parmi le quintette de vivants peuplant l’estaminet, pas un ne sembla remarquer l’intrusion du nouveau venu. John Duran s’appropria la face nord du zinc, l’autre côté étant occupé par un grand escogriffe avec un visage couturé à la joue gauche. Impassible, agrippé à sa chope comme s’il craignait qu’on la lui prenne.

Derrière le comptoir, celui qui était sans doute le taulier, homme de taille modeste et crâne dégarni, essuyait les verres méthodiquement. Ça sentait les effluves de fin de soirée. Quelque temps auparavant, l’endroit avait dû être cerné par une horde de buveurs. Des mégots jonchaient le parterre, des petites flaques de bière maculaient le zinc, des ronds de verres dessinaient comme des anneaux olympiques.

Au fond du bar, un couple était assis. Le jeune homme, cheveux courts bien dégagés sur la nuque, voûté. John Duran voyait surtout un large dos arrondi, qui causait avec véhémence à un petit bout de femme au visage rond. Un visage d’enfant. Elle ne semblait ni voir ni entendre son interlocuteur. John Duran se concentra sur cette fille. Elle avait des grands yeux et des longs cils. La bouche qui béait comme si elle manquait d’air. Une mèche bleue lui tombait sur le front.

Il vit aussi ses mains, petites et agitées. Elle eut un peu de mal à sortir de son paquet une mince cigarette à bout filtre cerclé d’une bague d’or fin. Elle la porta à ses lèvres ouvertes. Au moment de l’allumer, elle intercepta le regard intrigué de John Duran. Elle semblait souffrir d’un strabisme. Par réflexe il se détourna de ce drôle de regard. Il transpirait beaucoup. Il réclama une chopine. Le petit homme derrière le zinc le servit tout de suite. Il la vida d’une traite, en recommanda une autre sans attendre. On rejoua la scène.

Il reposa la chope et soudain il eût honte, sans raison évidente. L’escogriffe face à lui le fixait. Il avait tout vu, cette grande carcasse ne le quittait pas des yeux. Cet acharnement dans le regard, cette révoltante revue de détails. « Mais pourquoi me regarde-t-il ainsi ? Pourquoi persiste-t-il à me mater comme ça ? Qu’est-ce qu’il a, qu’est-ce que je lui ai fait ? Je n’ai pas le droit de boire de la bière ? C’est pourtant bien dans ce genre de lieu qu’on peut consommer sans culpabilité. Lui aussi il est bien en train de picoler. Même qu’il se cramponne à son verre, c’est tout dire s’il y tient. » 

John Duran aurait voulu intervenir, apostropher l’énergumène et le sommer de s’expliquer sur-le-champ. Est-ce qu’il avait une tache sur le nez ? Est-ce que sa gueule ne lui revenait pas ? Est-ce que ses cheveux étaient en train de prendre feu ? À quoi bon s’offusquer, le mieux était d’ignorer tout ça. Ce qui n’était pas si facile.

« Il faut que je pense à autre chose. Si je me tourne un peu trop vers ma gauche, je vais rencontrer à nouveau le regard trouble de la fille. Si je me décline plutôt vers la droite, je ne fais plus face à mon gros curieux, mais je devine quand même son regard inquisiteur. Si je le jauge autant qu’il le fait en ma direction, je m’implique dans un tir croisé de regards, un bras de fer sans queue ni tête. Si je me retourne carrément, mon géant va interpréter ça comme une déroute, une lâche démission. Je pourrais foutre le camp, mais je n’en ai pas envie. J’ai galéré pour dégotter ce trou à rat et je veux y rester encore un moment. Je veux savoir pourquoi ce grand con me regarde de travers, et puis il y a cette fille. Elle m’intrigue. Elle est là, tout hallucinée, face à une espèce de déjanté qui cause sans jamais s’arrêter. »

Le déjanté en question se déplia, manoeuvra laborieusement, faillit renverser une chaise. Il devait faire deux mètres. Il s’avança vers John Duran, les yeux désaxés. Il marchait de travers, tanguait. Il bouscula John Duran au passage avant d’ouvrir la porte des toilettes à côté du flipper. John Duran regarda aussitôt du côté de la place laissée vacante, ce vide dans le décor permettant une meilleure appréciation du visage rond. Sur la table : deux tasses de café et un cendrier plein de mégots froids, de cendre noire.

Ainsi ils buvaient du café et ils fumaient comme des pompiers. Ils avaient sans doute goûté à des substances interdites. « Ce sont des junkies. Ça y’est, j’observe à nouveau la petite. Je peux la regarder tranquillement, elle ne me zyeute pas. Elle a l’air paumé. Mais elle a aussi un visage d’ange. Un peu calciné, un peu déchu, mais un ange quand même. Elle a dégringolé de son nuage. Marrant, elle a un œil lucide, un autre hagard, et les deux ensemble lui confèrent une étrangeté. Une anomalie. Cette divergence me la rend irréelle. »

Dichotomie entre les deux billes oculaires, comme si elles n’appartenaient pas à la même personne. Ou comme si cette même personne avait un visage scindé en deux parties distinctes. L’œil hagard était bien sûr perdu dans le vague, pas un vague à l’âme, mais un œil injecté de trouble. En revanche l’autre œil, la bille lucide, scrutait ce qu’il percevait. Rien ne lui échappait. Quand cet œil à nouveau sondât le regard de John Duran – pas la bouche de John Duran, pas les cheveux, pas le nez ou les oreilles, mais bien ses yeux – c’était l’œil lucide qui démasque l’assassin.

John Duran, chaque fois que l’ange défoncé le percutait de son œillade lucide, se sentait confus comme un coupable. Le junkie sortit des toilettes, percuta à nouveau John Duran. Il regagna sa table et faillit renverser sa chaise. Il faucha une tige à la môme. John Duran n’avait pas encore prêté attention au cinquième personnage dans le décor. Attablé, buvant un cognac à petites lampées. John Duran sursauta en le découvrant.

À cause de la tête. Une tête ovale, proéminente à son sommet, un crâne luisant, ciré à l’encaustique, quelques poils épars, anarchiquement disséminés. Une brosse à reluire énorme, usée, avec des poils survivants, rescapés d’un génocide capillaire. Méthodiquement il levait le coude, avec cérémonie. Ses deux yeux, des bigarreaux, étaient braqués droit devant. Ils étaient concentrés sur nulle part. Ils n’avaient pas de point d’ancrage.

John Duran avait oublié tout ce temps l’escogriffe à la cicatrice. Mais celui-ci avait arrêté de le regarder. Il s’apprêtait même à partir. Il salua la compagnie en brandissant une grosse main. De l’autre il tenait une canne blanche. « Salut, frère ! », s’écria-t-il. « Salut, brother !, lui répondit le taulier, Fais attention quand tu prends le volant, tu vas encore nous renverser un piéton. » Fier de sa boutade, le petit taulier se mit à rire. Brother s’esclaffa à son tour.

Le chœur hilare résonnait comme dans un de ces absurdes cauchemars vous faisant bondir en pleine nuit. Ces gloussements idiots tuaient la quiétude du bar, faisaient interférence avec la bande-son du bar : monologue aberrant du junkie, bruit de verres s’entrechoquant, clapet de la langue du buveur de cognac. John Duran avait été stupide en se prenant pour la cible. Et puis il se disait qu’après tout, Brother face à lui, avec ses yeux figés sur lui, sans qu’il ne sache qu’il fût atteint de cécité, il pouvait bien y avoir maldonne.

Son imagination s’était affolée pour rien. Il décida d’y remédier en décidant que la môme non plus ne le voyait même pas. Du moins qu’elle ne le jugeait pas. Son regard était incommodé par un léger strabisme, c’était tout. Interpréter ses œillades intoxiquées comme des coups de revolver était absurde. De la pure parano.

[Prochain épisode : John Duran rentrera chez lui…]

Par Nico
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Mardi 30 octobre 2007
John Duran croise un ivrogne et une putain

Episode précédent : John Duran s’est retrouvé dans la rue…

Un passage légèrement en pente, pavé à l’ancienne… Echappé d’un soupirail, John Duran entendit un gémissement incongru, entre le sourd miaulement d’un chat effaré et la plainte de quelque agonisante. Cette manifestation sonore le fit tressaillir, mais elle ne se répéta pas et il l’oublia bien vite. Cette rue montante lui parut interminable. Jusqu’où pouvait-elle bien monter ?

Il n’observait que d’un œil les enseignes lumineuses de certaines boutiques, égayant fébrilement les alentours. De l’autre œil il ciblait une ligne d’horizon qui se faisait désirer. Il commençait à trépigner, il s’irritait. Il se mouvait dans un décor hostile où tous les gens s’étaient barricadés. Tous les gens dedans et lui dehors.

Enfin dans son champ de mire : la silhouette informe d’un fantôme, révélée par la lumière d’un lampion. Un homme à la démarche titubante. Quel âge avait-il ? Son état d’ébriété rendait difficile une estimation correcte. Il braillait à tue-tête des refrains intraduisibles, dans une langue connue de lui seul, faillit percuter la margelle du trottoir, parvint laborieusement à se maintenir, dans une position plus oblique que verticale.

À la vue de l’ivrogne, John Duran en déduisit qu’un bistroquet dans le coin était encore en service. À moins que l’individu n’ait pris sa cuite chez un comparse, ou partagé le goulot avec une bande de clochards. « Salut mon pote », lui dit l’halluciné en postillonnant. « Tu m’as l’air d’avoir bien arrosé la mécanique, ironisa John Duran, Tu ne pourrais pas m’indiquer un endroit où il serait possible de s’en jeter un ? Quelque chose me dit que tu as un tuyau. »

Le spectre alcoolisé, dont la tête bringuebalait sur un corps instable, pointa l’index en l’air et mit trente bonnes secondes avant d’expulser des paroles hors de son bec de poivrot, celui-ci exagérément rapproché du visage de John Duran : « Hisse la grand-voile, moussaillon, fais corner le piston et souque ferme ! Loin de ma vue, mutin ! Que je t’y reprenne à fouiner dans la cambuse ! Touche pas au rhum, scélérat, sinon je te crève à coups de sabre ! » John Duran comprit qu’il ne pouvait rien en tirer, préféra poursuivre plutôt qu’inhaler à nouveau la forte haleine avinée. Il pensa à sa propre soif, sa bouche desséchée.

À hauteur d’une porte cochère, se tenait avec nonchalance une femme fardée, habillée de popeline et de zéphyr. Sa crinière virait au pourpre. Déhanchée et provocante, elle semblait à son aise. Elle avait une expression sexuelle sur le visage. Elle incarnait la luxure et elle le savait. Elle était là en toute connaissance de cause. John Duran hésita à l’accoster. Il se douta bien qu’il s’agissait d’une professionnelle, mais il ressentit le besoin de lui parler. Une impulsion très forte.

Si rare était la population de la nuit, qu’une communion inévitable reliait entre eux les noctambules se croisant. Si l’échange avec le pochard n’avait pas atteint des sommets, il n’en demeure pas moins que les deux hommes s’étaient adressés la parole, fort brièvement et dans une langue surréaliste. Le décadent lui fit même profiter de son souffle fétide. En même temps, notre héros d’un soir ne voulait pas importuner la scabreuse créature à chevelure rouge, refusant qu’il y ait équivoque.

Il n’eut pas à se poser plus loin la question de l’indécence d’une prise de contact, puisqu’elle ne se priva pas de l’interpeller : « Dis donc, mec, qu’est-ce que tu trafiques ? Tu n’es pas encore pieuté ou tu n’arrives pas à retrouver ta crèche ? À moins que tu ne sois en quête de câlineries. Avoue que tu aimerais bien te faire câliner. Toi tu as la tête d’un solitaire, ou alors y’a ta bergère qui t’en fais voir, ce qui revient au même. »

John Duran jugea vulgaire cette entrée en matière, la voix avait une intonation masculine ; son organe était rauque. Il dit cependant, tout en maintenant une certaine distance avec la dame : « Je cherche un endroit où boire un verre. Non je ne suis pas paumé, et je n’ai nul besoin d’être cajolé, du moins pour le moment. Je veux juste me rafraîchir le gosier et les idées. Ça fait un moment que je me trimballe et je voudrais bien maintenant me poser dans un troquet. Alors si tu peux m’indiquer la route, tu serais une perle. »

« Tourne à droite, beau brun, et à cent mètres, tu as le petit taulier chauve. Et si tu ne sais pas quoi faire après et si je suis encore en vitrine, beau ténébreux, tu sauras où te garer au chaud. » Son maquillage outrancier lui bouffait une partie de son visage anguleux, le fard des paupières empesait son regard trouble. Ses œillades transpiraient le sexe. John Duran éprouva de la peine pour cette solitaire, il s’imaginait le calvaire de la pute, sa résignation dissimulée, son sacerdoce théâtralisé.

En fait il échafaudait des clichés dans sa tête. La diablesse ne paraissait pas du tout malheureuse. Il ressentit une envie frénétique de la prendre dans ses bras, de se faire câliner d’elle. Elle lui avait gracieusement indiqué le chemin à prendre, elle n’était pas méchante. Elle lui proposait la botte, elle faisait son boulot. Rien de larmoyant dans l’expression de sa gorge crépitante. John Duran la remercia d’un petit signe, tourna à droite, fit cent mètres et vit de la lumière. Il faillit jubiler.

[Prochain épisode : John Duran se tapera encore un mauvais délire…]

 
Par Nico
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Lundi 22 octobre 2007
John Duran se retrouve dans la rue

Episode précédent : John Duran s’est posé des questions…

John Duran se leva d’un bond, quitta la chambre sans regarder derrière – fuir la nuque et ce qui va avec – s’aspergea le visage avec l’eau du robinet, visionna dans le miroir sa vilaine tête d’insomniaque, ses yeux hallucinés, sa barbe naissante – il avait senti les poils pousser – ses cheveux dans tous les sens. Il remit un peu d’ordre dans cette pagaille. Il enfila un tee-shirt, sauta dans son jean et ses baskets, crocheta son ceinturon. Il ouvrit la porte.

Qu’allait-il bien pouvoir faire dans la rue ? Marcher, aller se perdre dans le quartier ? « Commençons donc par ça ! », s’exclama John Duran dans sa tête. Il ne sortait jamais le soir. Non que la perspective d’une promenade nocturne le dérangeait, mais ses soirées se ressemblant toutes, il ne lui venait jamais à l’idée d’en changer le déroulement.

Le jour il travaillait. En fin d’après-midi il faisait une course, s’arrêtait boire un pot. Puis il rentrait, prenait une douche, enfilait ses pantoufles, bouquinait, allumait la télé. Jane Duval s’attelait à la cuisine, tricotait des pulls, regardait la télé, téléphonait à maman, parfois tout ça en même temps. Se calfeutrer entre quatre murs était logique, les petites activités ritualisées étaient devenues logiques. Elles interdisaient l’innovation, l’improvisation.

Sortir à partir d’une certaine heure passait pour une idée folle, ou un projet délictueux. Pourtant. L’immeuble n’était pas cerné par des vigiles armés jusqu’aux dents, non plus clôturé autour d’une haie de barbelé. Hormis le strict minimum domestique, Jane Duval et John Duran devinrent des accrocs de la télé et de l’inactivité. Surtout John Duran.

Une fois chez lui, la flemme était son état permanent ; son droit de travailleur, son luxe de locataire. Et d’une certaine manière ça l’arrangeait, d’être aussi peu entreprenant, et en même temps si peu loquace. John Duran ne trouvait plus grand-chose à dire à Jane Duval. Peu à peu il avait abandonné tout projet de conversation, laissant sa langue dans sa poche.

La langue à Jane Duval était capricieuse, jamais comme il fallait. Quand John Duran aurait voulu que cette langue s’ébrouât, Jane Duval se complaisait dans le mutisme. Lorsqu’il aurait préféré à cette langue y faire un nœud, c’est dans ces moments-là que la bavarde s’éveillait. Quel gâchis ! Alors qu’il aurait suffit du juste milieu… Un halo blafard dans tout le quartier, l’importance des réverbères.

Les murs du bâtiment d’en face, ocre jaune le jour, tiraient sur l’anthracite avec l’obscurité. Deux ou trois fenêtres éclairées. La tête d’une jeune femme, figée dans l’encadrement de l’une d’entre elles. On aurait dit un tableau. John Duran ressentit d’abord une certaine estime pour cette ombre, éveillée comme lui parmi les milliers de dormeurs.

Mais bientôt ce visage imprécis, immobilisé dans une forme de contemplation malsaine, semblait épier le moindre geste de cet homme seul sur le trottoir. John Duran, s’il avait eu un objet contondant dans la main, l’aurait lancé contre la vitre. Il aurait bien voulu briser le portrait de l’imperturbable observatrice. Provoquer un accident en plein cœur du silence de la nuit.

Il poursuivit son chemin, déboucha sur la petite place de l’église. C’était le désert. Pas âme qui vive. Il put jouir de cette quiétude. Au lieu de l’épouvanter, ce silence lui insuffla du baume au ventre. Il se sentait bien, enfin, la tête vidée, nettoyée de toute la pollution du ressassement. Il continua à progresser, au hasard, sans idée préconçue quant à l’aboutissement de sa promenade. La logique de l’errance, c’était bien l’absence d’objectif à atteindre.

Lorsqu’il se souvint brutalement de sa soif. Il pouvait très bien faire demi-tour et rentrer au bercail, après tout. Cette idée ne lui convenait pas. Pour une fois qu’il profitait de l’absolue solitude du promeneur à la belle étoile. Maintenant qu’il était engagé dans la nuit. Pour une fois. Tiens, et s’il partait à la recherche d’un bar encore ouvert ? Il rêva d’une bonne bière. Il fallait faire au plus vite, il était plus de minuit.

Il devait bien y avoir un troquet encore en activité dans les parages. C’était au petit bonheur la chance, il ne connaissait que trop peu cette partie de la ville. Il s’était aventuré au cœur d’un territoire dont il n’avait pas idée, sans pour autant s’être trop éloigné de chez lui. Il avait sans doute déjà fréquenté ce dédale de rues en plein jour, à l’occasion, pour une raison ou pour une autre.

Mais il lui était difficile de reconnaître cette bâtisse ou cette parcelle de rue. Ce square lui disait quelque chose mais il n’en était pas sûr. Ce pâté de maison n’avait rien de plus qui le distinguât des autres. En pleine nuit tout devenait indéfinissable. Il marchait en pays inconnu au seuil de sa porte.

Son allure était presque altière, comme celle de quelqu’un qui sait où il va, alors qu’il déambulait à l’aveuglette. Quelque badaud croisant son chemin aurait supposé qu’à l’évidence ce piéton dans le noir, avec le poitrail pointé, la tête relevée et les yeux fixés droit devant, ne pouvait se tromper quant à sa destination.

Mais il ne rencontra encore aucun personnage susceptible de constater son illusoire détermination. Il s’était engouffré dans la plus grande incertitude des ruelles, espérant que cette traversée insolite saurait le conduire vers un havre de paix passagère, la bonne bière et aussi la compagnie de quelques vivants.

[Prochain épisode : John Duran croisera un ivrogne et une putain…]

 

Par Nico
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Mercredi 17 octobre 2007
John Duran se pose des questions

Episode précédent : John Duran a rencontré Jane Duval…

Toujours sur le dos, harassé pour n’avoir jamais retrouvé le secret du sommeil, déconfit par l’angoissante torpeur que la blancheur de la nuit inflige, mais dorénavant clairvoyant, encore imprégné du souvenir de leur rencontre, il se posa cette question : « Et si Jane Duval n’avait pas laissé son sac à main, sur la table de ce bistrot, cette après-midi-là ? ».

John Duran ne chercha pas à tout prix une réponse à pareil casse-tête. Ça s’était passé comme ça, c’était le fruit du hasard. Mais il se posa une autre question, celle-ci plus embarrassante. Puisque son chemin avait croisé celui d’autres femmes, et ce dans des circonstances aussi aléatoires, pourquoi finalement Jane Duval devint celle avec qui il connut sa liaison la plus durable ?

Jane Duval avait sans doute ses bons côtés. Quand on cherche bien on trouve. Mais certains de ses agissements l’exécraient. Par exemple : ses sautes d’humeur. Dans la même minute elle pouvait changer d’attitude du tout au tout, de l’hilarité à la bouderie, oscillant entre amabilité et mauvais poil. John Duran se demandait si cette aptitude à jongler avec les extrêmes ne relevait pas de la psychiatrie. Carrément...

Il y avait aussi son côté « tête de linotte » (que l’aventure fatidique du sac à main illustre fort à propos). On pouvait l’expliquer par le fait qu’elle avait le don d’entreprendre plusieurs affaires simultanément. Elle s’attelait à la cuisine puis se rappelait soudain qu’elle devait téléphoner à maman. Immanquablement John Duran se retrouvait dans l’obligation d’intervenir, pour éviter que la poêle sur le feu ne provoquât l’incendie de la maison.

Ayant rendez-vous chez la coiffeuse elle rappliquait avec deux heures d’avance ou de retard, ou se trompait même de jour. Remarquant qu’il manquait du café (ou de l’huile), elle sortait dans l’intention d’en acheter, revenait avec un caddy chargé à bloc, mais sans café (ou sans huile)… D’abord « tout ça » avait amusé John Duran. Même beaucoup. Mais plus maintenant.

Naguère il avait même apprécié les inconstances de Jane Duval. Il l’avait estimée facétieuse, ce qui ne fût pas pour lui déplaire. Dans son insipide existence ça avait apporté du piment, de l’inattendu. Mais plus maintenant... Jane Duval pouvait garder le silence toute une soirée, boycottant ainsi toute communication. Alors qu’en d’autres occasions sa langue se déliait, ses paroles ne tarissaient plus. Elle se fourvoyait dans les méandres d’un bavardage, rendu inepte par le besoin de trop en dire.

Non sans insistance, John Duran s’ingénia à lui trouver une vertu que l’on ne saurait lui contester. Il admettait par exemple qu’elle avait bon cœur, de la générosité à revendre. Par exemple elle ne se faisait pas prier pour payer lors d’une sortie au restaurant. Voilà un mérite qu’on pouvait lui reconnaître et qui ne devait rien à personne.

Or, John Duran trouva le moyen d’y trouver encore le revers de la médaille, oui, dans cette disposition à donner sans compter. Jane Duval balançait le fric par les fenêtres. Elle ne se rendait pas compte de la valeur de l’argent. Sa propension à faire des cadeaux, selon John Duran, dissimulait une faiblesse d’esprit, car cela lui permettait inconsciemment de se faire pardonner de sa médiocrité. John Duran était-il dur avec Jane Duval ? Il en eut assez d’inventorier les lacunes de Jane Duval.

Les débuts d’une relation c’est toujours très banal de dire que c’est tout beau tout nouveau. Néanmoins les hors-d’œuvre, ça ouvre l’appétit. La conduite de Jane Duval était parfois si imprévisible que John Duran avait eu envie de percer le mystère. Il croyait en ce temps-là que Jane Duval était une énigme vivante. C’est en tout cas ce qui la rendit attrayante aux yeux de John Duran.

Il en vint même à supposer qu’elle fût rusée, et qu’ainsi elle avait mis en pratique une subtile stratégie pour l’apprivoiser. Il s’était régalé de son insouciance, il avait pensé que sa naïveté était feinte, et qu’elle trichait quand elle jouait la petite fille délurée pétrie de bonnes intentions. Il aurait dû se méfier plus tôt de son côté puéril, il ne s’en était vraiment inquiété qu’après son emménagement.

Il n’était plus dupe, mais c’était trop tard. Elle avait posé ses valises avec son consentement. Il lui fut impossible de la répudier aussi sec. Presque trois ans après, il n’avait toujours pas le courage et il ne savait pas pourquoi. En fait il savait pourquoi mais il préférait se le cacher.

La nuque cachée par la chevelure, l’embrouillement des cheveux et des pensées, le stérile processus de la rumination. Le portrait de Jane Duval, l’apparence d’une créature ambiguë, dépourvue de crédibilité, dont la figure de proue, aux contours du visage gommés par le ressac, est devenue méconnaissable.

[Prochain épisode : John Duran se retrouvera dans la rue…]

Par Nico
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Vendredi 12 octobre 2007
 

John Duran rencontre Jane Duval 

Episode précédent : John Duran n’est pas arrivé à dormir...

Une après-midi d’automne. John Duran était debout dans un bar et sifflait une bière. Il fit à peine attention à la jeune femme qui venait de rentrer, qui s’était assise à une table, gentiment, sans faire de bruit. La grande glace disposée derrière le zinc lui montra la petite brune. Elle porta à ses lèvres une tasse de café. Elle se brûla au contact du liquide. Elle grimaça. Elle reposa la tasse très vite. John Duran la considéra sans attrait particulier.

Même qu’elle lui parût banale, dépourvue de charme évident. La première impression qu’il eût de Jane Duval. Un peu plus tard, le taulier remarqua que la petite dame, après être partie comme elle était venue, avait oublié son sac à main : « Olah, la p’tite dame, elle a laissé son sac ! » John Duran prit le sac et se précipita dans la rue. Très vite il aperçut la brunette qui d’un pas décidé progressait sur le trottoir.

Il lui courut après avant qu’elle ne disparaisse. Elle avait de l’avance à cause de son allure volontaire. Sur le point de la rattraper, elle pivota de la tête – torsion de la nuque – et vit qu’elle était suivie. Elle accéléra de plus belle. John Duran jugea ce comportement des plus irritables. Il s’échinait à lui rendre service, lui filant le train dans le seul but de lui restituer son bien, et cette idiote cavalait comme si elle avait le diable aux trousses.

Tandis qu’elle s’éloignait, John Duran marqua un temps d’arrêt. Devait-il renoncer à sa poursuite, puisqu’il y avait malentendu, l’étourdie s’imaginant qu’elle était harcelée ? Il était sur le point de cesser cette comédie et rebrousser chemin, lorsqu’il vit la fugitive, en voulant traverser une rue dans la précipitation, frôler une voiture qui joua du klaxon aussitôt. Dans l’affolement elle prenait des risques inutiles. C’est ce qui décida John Duran à persévérer.  

Il adopta la cadence soutenue du sprinter, slaloma au milieu des passants. Il fit preuve d’habileté dans l’art d’éviter les gens. L’exercice exigeait de la dextérité, mais il s’en sortait bien. La brunette en point de mire semblait avoir ralenti le mouvement. Soit qu’elle fatiguât, soit qu’elle crût avoir distancée le trouble-fête. Enfin John Duran parvint à sa hauteur, la somma de se calmer avant qu’elle ne reprenne la fuite.

Lui fourgua sous le nez son sac à main, tenu à bout de bras, comme on brandit un trophée. Tous les deux très essoufflés, et ils se sentaient ridicules tous les deux. Tant d’énergie déployée pour une si dérisoire aventure, et elle qui comprenait enfin le pourquoi de l’acharnement de son cavaleur. Confuse elle s’appliqua, malgré les halètements qu’elle avait du mal à taire, à lui exprimer sa gratitude, et surtout à se faire pardonner sa méprise.

Ses joues teintées de pourpre trahissaient sa gêne. Soudain John Duran la trouva émouvante. Il lui dit en souriant : « Vous croyez peut-être que si j’étais parti dans l’intention de vous accoster, je vous aurais alors coursée comme un lévrier ? Vous ne trouvez pas que ça aurait plutôt fait désordre ? » Elle en convint, bien entendu. À son tour elle esquissa un sourire. Ce fut dans ces conditions qu’ils se rencontrèrent.

Elle se sentit obligée de remercier son bienfaiteur. Encore un peu abasourdie, elle ne trouva pas mieux que de le récompenser avec un billet de banque, qu’elle sortit nerveusement de son porte-monnaie retrouvé. John Duran le refusa catégoriquement. Ils se quittèrent après s’être serrés la main comme deux collégiens empruntés. L’état de crispation de la menotte de Jane Duval est resté gravé dans la mémoire de John Duran. Toujours ces détails.

Le lendemain… accoudé au même comptoir. Et ensuite, la même petite brune, qui cette fois lui adresse un bonjour. Elle parait embarrassée, s’assoit à la même place. Deux minutes plus tard elle lui propose un verre. Elle veut le remercier pour sa prestation de la veille. Clin d’œil amusé du taulier à John Duran, du style : « Toi tu as la cote avec la p’tite. » Et John Duran qui soupire puis qui se décide.

Il lui sort ce prétexte comique : « Je veux m’assurer que cette fois, vous n’allez pas oublier votre sac. » Ils se mirent à rire un peu niaisement, s’offrant mutuellement le spectacle de leurs dentitions ravies. « Enchantée, moi c’est Jane Duval. » Puis ils se virent souvent et de plus en plus, puis ils eurent une liaison, puis Jane Duval partit de chez ses parents et vint s’installer dans l’appartement de John Duran.

[Prochain épisode : John Duran se posera des questions…]

 

Par Nico
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Dimanche 7 octobre 2007
John Duran n’arrive pas à dormir

John Duran dut se rendre à l’évidence. Vraiment pas évident, toutes les difficultés à trouver le sommeil. Même plus capable de se tranquilliser l’esprit. Non plus le corps. Pensées les plus tordues : elles se répercutent sur les nerfs, abominent les muscles. L’incessante divagation de la conscience, qu’il ne maîtrisait plus, contrariait ses idées, comme si elles se tordaient dans tous les sens. L’endormissement devenu impossible, un projet qui ne peut plus aboutir.

Il faisait très chaud. Les draps collaient à la peau, emprisonnaient. John Duran suffoquait. Il avait ouvert la fenêtre, mais l’air manquait. Plus assez d’oxygène. Un climat lourd et torride qui semblait satisfaire les moustiques, eux au moins, et qu’ils vrombissaient et qu’ils portaient l’assaut. Piller du sang humain à la sauvette. Aucun mâle parmi ces insectes affolés.

Toutes des femelles. John Duran était très agacé par la musique de leurs ailes en mouvement. Tantôt ça s’apaisait, tantôt ça allait crescendo. Un coup je te laisse tranquille, un coup je te harcèle. Faudrait savoir. Jane Duval ne savait plus comment se comporter, un coup je te cause, un coup je ne te cause plus. John Duran ne savait plus quoi faire de Jane Duval.

La soif. Une fois encore, il se leva pour boire de l’eau. Il n’avait pas l’impression que le liquide écoulé du robinet pouvait le désaltérer. Dépité, il regagna la chambre. Il observa la jeune femme qui dormait paisiblement dans le lit. Ne s’agissait-il pas d’une étrangère ? Une inconnue installée chez lui, subrepticement. Quel culot : elle n’avait pas hésité à investir son intimité. 

Jane Duval lui devint hostile. Son corps léthargique, en position fœtale, régulé par un souffle serein, était à ses yeux une provocation. Mademoiselle, vautrée dans son sommeil, innocente, s’en moquait éperdument. Elle n’avait pas idée de la sensation conjuguée de fatigue et d’excitation dont il dépendait. Comme il n’est pas pire que d’entendre des rires quand on est malheureux. L’inertie de Jane Duval avait quelque chose de scandaleux.

Les cheveux chiffonnés, rabattus sur le haut de la tête comme s’ils voulaient former un chignon, découvraient la nuque de l’endormie. Ce détail-là avait son importance. Une seconde de trop, John Duran s’était vu en train de serrer cette nuque offerte. Une nuque lisse et blanche. Cette nuque, unique objet de sa pensée. Une pensée tordue, tordre cette nuque offerte. Sa conscience défaillait et il était lucide en même temps.

Dangereusement lucide. Un regard paradoxal, un attrait paradoxal pour la nuque. Que cette nuque est fine… Comment pourrait-elle résister à la pression de mains mal intentionnées ? Confusion des sentiments. Que cette nuque est jolie et agaçante en même temps. Très agaçante… Très tendre… Embrasser le cou, baiser de vampire, mains d’étrangleur, serrer la nuque. Serrer, serrer, serrer… Feulement, chatte effarée, râle d’agonie… Serrer encore… Encore…

Une pulsion absurde, et au bout du compte, une profonde amertume. Ses jambes flageolent et dans son crâne il y a du flou. Beaucoup. Sa vue se brouille, il se recouche. Même allongé, la mauvaise impression dure encore. Dépossédé de sa conscience, un être inquiétant, un autre que lui-même. Il attendit un moment avant que ne s’arrête ce délire, ce dédoublement.

Enfin il retrouvait une respiration stable. Couché sur le dos, il fixait le plafond, la sueur de son front lui lavait le visage. On aurait dit qu’il pleurait… Moins déstabilisé. Moins. Il peut se remettre à penser à des choses concrètes. Il le peut. S’imposer de la concentration. Des faits précis pour son équilibre mental. Surtout après qu’il eût flirté momentanément avec la démence.

Il se retourna du côté de Jane Duval, affronta de nouveau ce qui tout à l’heure l’avait effrayé. Mue par une force autonome, la chevelure capricieuse cette fois dissimulait la région du cou. Le chignon avait été défait. Oui mais par qui ? Ici il n’y avait que lui. La regardant dormir, fixant l’épaule nue émergée du drap, John Duran éprouva de la nostalgie. C’est bête mais c’est comme ça. Il se remémora – ce fut très net et très précis – le jour où il l’avait rencontrée.

[Prochain épisode : John Duran rencontrera Jane Duval…]

Par Nico
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Samedi 8 septembre 2007

Martine : « Tu me demandes ce qui m’a pris ? Nous étions deux, je te signale. Á moins que tu ne sois déçu, pensant t’envoyer en l’air avec cette abrutie de Linette ». Colin : « Linette ou toi, pour moi ça revient presque au même. »

Martine : « Ecoute-moi, ça me fera autant plaisir que de faire l’amour, parce j’ai aussi perdu l’habitude d’être entendue. »… Colin : « Quelle a été ta réelle motivation ? Réaliser un fantasme ? Assouvir ta vengeance ? Satisfaire une envie pressante ? »…

« Bonne question. Et voilà ma bonne réponse : les trois à la fois, et même davantage. Le bonus, c’est toi, Colin Maillard, en chair et en os ! Rassure-moi, quand tu disais que Linette ou moi c’était du pareil au même, ce n’est pas exactement ce que tu voulais dire, n’est-ce pas ? »

« J’avais dit presque. C’est peut-être là une nuance qui change tout. » Elle colla sa bouche à la sienne : « Et si nous devenions amants, réellement, dans la durée ? Je ferais toujours de telle sorte pour que Régis n’en sache jamais rien, je te le promets. En plus tu crèches à l’hôtel : c’est un sacré avantage matériel pour une liaison clandestine. »

Á nouveau enhardie, elle lui imposa un échange de salive. « J’ai besoin de réfléchir, dit Colin une fois la langue de Martine retirée, tout va si vite dans cette histoire. Je ne sais plus où donner de la tête, moi. Tu comprends ça, toi ? » « Bien sûr que je te comprends, mon cœur. Réfléchis, mais pas trop longtemps, je t’en prie. »

Elle se détacha de lui, se leva. « Même les meilleures choses ont une fin. Je vais de ce pas réintégrer le lit conjugal, ni vue ni connue. En tout cas je suis enchantée d’avoir mieux fait ta connaissance. » Elle se mit à rire bêtement. Colin s’arrêta un instant sur certains aspects de sa personne physique : les épaules frêles, le sternum apparent, la peau laiteuse, la chevelure insensée. Il éprouva un peu de dégoût mêlé à un peu de tendresse. Il reconnut que son audace avait joué à son avantage.

En dépit de son allure chétive ou de ses traits irréguliers, qui a priori n’inspiraient pas le désir, il lui trouva un certain charme, que l’expression de sa sensualité avait sans doute favorisé. Même que ce sursaut d’orgueil, cette bravade de femme qui s’émancipe, l’avait à ses yeux rendue noble et courageuse. Aussi, repensant à sa proposition coquine, son plan adultère, il se mit à sourire, comme s’il répondait, juste avant qu’elle ne disparaisse, au sourire vertical de ses fesses.

Colin prit le petit déjeuner avec Régis. Le moulin à paroles du bavard ne fonctionnait plus. Prenant acte de son air désabusé, l’invité se mit à douter. Savait-il ? Il se décida à lui dire : « J’ai comme l’impression qu’il y a quelque chose qui te tracasse. » … « Tu es dans le vrai, l’ami. Depuis le lever je suis en pleine gamberge. Et le thème de ma rumination, c’est ma relation avec la petite Linette. J’envisage en effet d’y mettre un terme, sinon mon couple risque d’en pâtir. »

« Ce que tu me dis là est en totale contradiction avec tes précédentes paroles sur le sujet. Qu’est-ce qui t’a fait changer d’avis ? » … « C’est le comportement de Martine. Elle a beau être plutôt permissive, j’ai bien intercepté le sens de son allusion sur les esquimaux, aussi quand elle s’est référée à son béguin pour toi, même si ça ne date pas d’hier. Á partir de ces éléments, j’ai commencé à imaginer le pire, que lui prenne l’envie d’aller voir ailleurs. Moi en cocu, ce serait la fin des haricots ! »

« J’avoue que je n’ai jamais été conquis par votre histoire de couple très tolérant. Surtout si la liberté d’action n’est autorisée que dans un camp. Le cumul de la frustration pourrait amener Martine à vouloir sortir de ses gonds. » … « Tu as raison et ça a même déjà commencé. Elle a viré la gamine quand elle s’est pointée pour te rejoindre. Elle me l’a annoncé dès le réveil, puis elle s’est rendormie tranquille. Non seulement elle n’avait pas l’air fâchée, mais en plus elle semblait rayonner. Elle doit mijoter quelque chose, la futée. Et me voilà d’autant plus chamboulé, qu’au final tu t’es retrouvé privé de la société de Linette. »

« Tiens toi pour dit que ça n’a pas été un problème. Je ne tenais pas trop à jouer les prolongations avec ta protégée et ça m’a permis de passer une nuit délicieuse. » … « Plus pour longtemps que je vais la protéger, tempêta Régis, c’est que Mademoiselle me coûte cher en petits cadeaux et autres traitements de faveurs. La bougresse fait partie d’une génération qui n’en n’a jamais assez. Rien que pour sa prestation sous la table, elle a exigé d’être rétribuée en conséquence. »

« Je me disais aussi… Elle ne se contente pas d’être volage, elle est aussi cupide. Lubrique par intérêt, c’est même pire que la nymphomanie. Objectivement, tu ne perdrais rien à l’éconduire. Et en comparaison de Martine, si gentille et si méritante, oh non elle ne tient pas la route. »

« Dieu du ciel, on peut dire que tu m’auras aidé à ouvrir les yeux ! Que nous nous soyons revus après tout ce temps n’est certainement pas le fruit du hasard. Je te le concède sans tergiverser : tu m’as fait beaucoup de bien et par ricochet, tu as aussi fait beaucoup de bien à Martine. »

« Tu exagères un peu, je n’ai rien fait de sensationnel », dit Colin évasif. « Je n’exagère pas, tu as tenu le rôle de révélateur dans cette histoire. C’est pourquoi tu peux passer quand tu veux, tu es ici chez toi, satané brigand. Viens donc là que je te serre dans mes bras… »

« Bon ben c’est pas tout ça, mais faut que j’y aille. Embrasse Martine de ma part. » « Je n’y manquerai pas. Excuse ma tendre épouse, elle dort encore à poings fermés. La pauvrette n’a pas l’habitude de veiller. Elle si pieuse et tellement fidèle. »

« Et encore une fois mon bon Régis, merci mille fois pour ton hospitalité. »

 
Par Nico
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