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Dimanche 4 mai 2008

Gus se retrouva à la fac sans le faire exprès, étant a priori le moins enclin à fréquenter les amphis. Mais il n’avait pas envie de se lancer dans la vie active. Le bac qu’il obtint à l’arrachée lui ouvrant les portes de la faculté, il ne chercha pas midi à quatorze heures, car sa faculté à lui d’engranger les hectolitres n’en souffrit jamais, les quelques cours disséminés dans la semaine lui permettant à loisir de hanter les troquets.

Rodrigue, lui, bûcha dans le garage de son père. Place assurée, il n’avait pas à cogiter quant à sa destinée sur le court terme. Non plus qu’il fût enthousiasmé à la perspective de triturer les organes des bagnoles, mais cette solution après tout ne lui parut guère plus saugrenue qu’une autre, et il opta donc pour la facilité, à défaut d’échafauder des plans sur la comète.

Jason se positionna encore entre ses deux complices de java. Il lâcha la fac en cours de route, puis alla proposer ses services auprès des agences intérimaires, se mit à collectionner les petits boulots, surtout parce qu’il avait besoin de thunes pour financer ses bringues.

Car les galères nocturnes ne s’arrêtèrent pas avec les années lycée, bien au contraire. En fait nos trois énergumènes avaient tâché de concilier leur situation sociale avec leurs sorties chaotiques. Non, leurs virées à l’emporte-pièce ne devaient pas souffrir de leurs responsabilités citoyennes.

Il faut, à partir de cette période, mettre à l’écart l’ami Winnie. Contre toute attente, puisqu’il n’avait pas trop la réputation d’un cavaleur, le joufflu s’était dégoté une greluche, une certaine Paulette, de dix ans son aînée. Pas un premier prix de beauté, la Paulette, et avec ça un caractère de mégère pas très apprivoisée, mais Winnie avait l’air plutôt satisfait de son acquisition. Même qu’il semblait aux anges.

De plus, la Paulette, qui était une ancienne alcoolique, avait rehaussé l’abstinence au rang de rédemption absolue. Véritable bigote au niveau de sa foi en la sobriété éternelle, elle ne pouvait que séduire Winnie, lui, l’allergique de la picole, le spécialiste du vomi en direct. La première fois qu’il les vit ensemble, main dans la main et l’air niais des amoureux de la première heure, Jason les envia presque. Parce que pour lui, question gourgandines, ce n’était pas la panacée, loin s’en faut.

Il connut une aventurette avec une sainte-nitouche portant le doux nom de Connie. S’il en fut amouraché quelque temps, c’était à cause de ses grands yeux de jade et de sa petite bouche purpurine. Mais la mignonne n’appréciait guère les amis de son mec. En Gus, elle entrevit la réincarnation d’un barbare. Et Rodrigue, avec ses airs de séducteur d’opérette, lui tapait sur les nerfs.

Jason ne supporta pas que cette sotte éreintât ses deux bâtons de maraîchers, alors il la répudia sans autre forme de procès. Non sans un pincement au cœur : se résigner à en finir avec un si joli minois lui en coûta. Mais il avait fallu faire un choix. Il ne pouvait concilier sa vie de bohême et son attachement à une poupée capricieuse.

C’est donc ensuite un peu par dépit qu’il se rencarda à nouveau sur Véra. Et puis elle était à portée de main, il n’y avait qu’à se baisser. Avec cette déglinguée, pas de sentiments, pas de fioritures. Véra jongla même un temps avec Jason et Rodrigue, puisqu’entre les deux son cœur de poivrote balançait. Elle faisait dans l’alternance parce qu’elle en avait rien à faire de désigner un prétendant unique. Mais tout était pour le mieux, car Jason et Rodrigue, eux non plus, n’en avaient rien à battre, de se retrouver à partager la même diablesse.

Sortir avec Véra, c’était un jeu puéril plus que l’espérance d’une idylle. Passer la nuit avec cette fille infernale, c’était s’assurer au réveil une gueule de bois dantesque, rien que ça. Ainsi le traintrain de ces années folles se résuma à cette triade : la bringue à outrance, les jobs à la con, et les aventures sans lendemain. Jusqu’au jour où, par l’intermédiaire de Rodrigue, il fit la connaissance de Mélopée…

(à suivre)

 
par Nico
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Dimanche 20 avril 2008
(Jason revisite son vécu-de-bouteille...)

Les années suivantes, Jason continua à fréquenter Gus et Rodrigue. Winnie n'était pas toujours dans le groupe, ça dépendait des jours. A vrai dire, le joufflu avait tant de mal à suivre ses collègues de déjante dans leurs virées infernales, qu'il devait régulièrement renoncer à les accompagner. Surtout après le décès de son pater, survenu brutalement. On avait retrouvé le corps du misérable dans la cave aux mille bouteilles, ici-même où Jason initiât son palais, et son ventre, et la chaleur dans le ventre, et la musique du bouchon, le plop et le re-plop.

Lycée, baccalauréat, liaison brève avec Véra la frangine à Gus, aventure de deux ou trois semaines au cours de laquelle ils passèrent le clair de leur temps à écluser de la bière et encore de la bière, mais aussi beaucoup de cocktails : tequila curaçao, gin pamplemousse, cassis armagnac, rhum orange mécanique...

Et leur union passagère, hormis quelques parenthèses lascives - souvent laborieuses à cause du taux d'alcoolémie des deux partenaires - fut marquée du sceau de l'ivresse et de la bringue à fond les manettes. D'ailleurs, Véra n'était vraiment pas une fille sérieuse, elle passait d'un mec à un autre sans remords. Et même le Rodrigue, qui un soir eût besoin d'assouvir ses pulsions animales, connut la joie furtive de l'étreinte avec cette bringueuse devant l'éternel.

Après il y eut toute cette période où nos trois noctambules hantèrent les boîtes de nuit. Autour du trio pouvaient se greffer, outre Winnie et Véra, d'autres individualités, mais le triumvirat originel demeurait, persistait et signait. On partait en galère dans la caisse à Gus. Celui-ci conduisait presque toujours en état d'ébriété. Trois bouteilles de whisky dans le coffre, à cause du tarif exorbitant des consos, et une petite lichée de temps en temps, dans le parking des anges, avant d'aller foutre le souk sur le dance-floor.

Pour Rodrigue, la réelle motivation de la fréquentation de ce genre d'endroits, c'était les filles, en particulier les blondes, pour on ne sait quelle raison particulière. Il les accostait de manière assez balourde, surtout quand il naviguait trop souvent entre le club et le parking. Mais pour préserver les apparences, lorsqu'il parvenait à inviter au comptoir une demoiselle, il commandait un coca.

Pour Gus, la fréquentation de ce genre d'endroits ne relevait d'aucune motivation particulière. Qu'il fût suffisamment fourni en picole était bien le principal. Peu importait le décor, boire lui était impératif. Son blouson cuir criblé de poches lui permettait de camoufler une quantité non négligeable de fioles en tous genres. Ils allaient souvent dans une boîte plutôt cool où ils n'avaient pas besoin de se pointer déguisés en pingouins.

Gus était décidément à classer dans la catégorie des phénomènes de foire. Jamais il ne pliait malgré l'impressionnante quantité d'alcool qu'il ingurgitait. Véritable colosse à tignasse en épis d'or, au visage carré, il impressionnait son monde. Etre pote avec ce gaillard sécurisait. Il ne faut pas croire qu'il ne s'intéressait pas aux filles, ou qu'il était insensible aux charmes féminins - avec tout de même une préférence pour les nanas en forme de bouteille - mais pour lui il n'y avait pas photo entre un litron et une gisquette. Un goulot le satisfaisait davantage qu'une bouche, le cul de bouteille avait sa faveur au détriment du cul de poule.

Entre le Rodrigue « Saturday-night-fever » after-shave et gomina, et le Gus « Erik le Rouge » élevé à l'hydromel, Jason se positionnait. S'il n'étanchait pas autant que le Gus, non plus ne suçait de la glace. S'il préférait le faire en douce, un peu façon Rodrigue pour ne pas s'afficher pochtron, il ne se gênait pas non plus pour ce qui est d'écluser, de jouer à l'innocent la bouche pleine.

Inutile d'inventorier toutes les péripéties que ces trois guignols escortés de leurs complices occasionnels eurent à vivre ; ces conneries qui font rigoler après coup... Le coup où Gus a déclenché gratuit un coup de boule à un frimeur de dance-music. Le coup où Rodrigue a levé par erreur une traviole « qu'on était obligé de se gourer sur la marchandise ». Le coup où Winnie a tout vomi son quatre-heures en dansant le Mia.
 
Le coup où Jason a bu cul sec une drôle de potion à base de mezcal puis s'est effondré raide comme un arbre abattu par un bûcheron assassin. Le coup où Véra a twisté debout sur une table presque à loilpé dans un rade fermé tard le soir, tandis que Gus et Rodrigue frappaient dans leurs mains, scandant à tue-tête des slogans grivois. Le coup où...

Jason s'est levé un matin avec un mal de cheveux titanesque, une gueule de bois de chêne noueux et dur, avec les yeux saupoudrés de poivre, de piment de Cayenne, avec la langue maculée de soufre. Jason qui se lève péniblement, qui a les mains tremblotantes comme une petite vieille, qui se traîne jusqu'au frigo, empoigne une bouteille de pinard frelaté et qui la siffle jusqu'à la dernière goutte.

(à suivre...)
 
par Nico
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Jeudi 17 avril 2008
Jason - pas celui de Vendredi 13 mais de la fièvre du Samedi soir - au fil du temps et des verres éclusés est devenu alcoolique à l'insu de son plein gré - ivrogne patenté toujours tenté. Comment et pourquoi l'est-il devenu ? C'est ce qu'il voudrait bien savoir, raison pour laquelle il revisite son vécu-de-bouteille. En revanche ce que nous savons bien, c'est que dans la vie il y a des pièges, et les plus difficiles à contourner sont ceux qui s'installent insidieusement, jour après jour et du Vendredi 13 au Samedi soir enfiévré...

Plus tard il fut convié à une boum. Ça se passait dans le garage d'un copain à Rodrigue, un dénommé Gus. Un géant pour son âge - quinze comme Jason - tout en longueur, avec une tête plutôt sympathique parce qu'il souriait presque tout le temps.

Il y avait quelques filles, des petites pimbêches qui restaient entre elles, ne se mélangeaient pas avec la cohorte des jeunes mâles tout transpirant. Pouah la sueur... Seule la sœur de Gus, une certaine Véra, une plante de dix-sept berges qui aimait le football et la bière, fraternisait avec les garçons.

Elle était en quelque sorte la maîtresse de cérémonie, elle s'occupait de tout, et elle ne craignait pas la sueur. Elle posait de temps en temps un disque sur la platine, encourageait un peu tout le beau monde à se remuer le cul au son de la disco primitive de nos vertes années, se démenait comme une furie pour dégeler l'ambiance.

Rodrigue n'hésitait pas à se mélanger aux filles, et c'était bien le seul. Et c'était bien le seul à oser se parfumer si outrageusement. Jason en retrait découvrit une petite rousse au visage poupin. Poupin le visage. Toute timide, toute rosissante dans sa jupette de coton et son tee-shirt fluo, et les genoux apparents et les petits seins.

Elle s'appelait Ondine, et il avait entendu dire que Rodrigue était sur le coup. De toute façon, Rodrigue était sur plein de coups en même temps. C'est ce jour-là que Jason se prit sa première grosse muflée.

Véra n'arrêtait pas de garnir la table qui servait de buvette avec de la bibine en canettes. Gus se les enfilait les unes après les autres, comme on boit du petit lait. Bientôt le garage, prévu pour servir de théâtre à une gentillette après-midi entre teen-agers, se transforma en véritable bastion de la soif.

Même Rodrigue laissa tomber les apparences ainsi que la compagnie de ces minettes coincées dans leur jupette pour se jeter sur la bière. Jason ne se fit pas prier non plus, loin s'en faut. C'était à qui s'en envoyait le plus. Winnie abandonna très vite la partie. Déjà que le vin lui brûlait les boyaux... la bière ça le gonflait, ça l'asphyxiait. Le joufflu écumait, pétaradait. C'était toujours un supplice que ce masochiste en puissance s'imposait pour tenter de faire comme les autres.

A un moment donné, tandis qu'il s'enfilait une Kro et qu'il ricanait niaisement et qu'il déblatérait à tout va en tenant quelque inepte discours, trinquant sans vergogne avec son nouveau pote Gus le viking roi du houblon, Jason jeta un regard flou en direction de la petite Ondine, comme ça, tout à fait par hasard, sans qu'il n'en ait eu vraiment l'intention, d'autant plus qu'il avait failli oublier l'existence de la mignonnette.

Mais grâce à ce coup d'œil jeté, voilà que la rouquinette lui était revenue à l'esprit, comme un parfum chaleureux. Chaleur dans le ventre. Sauf que Jason n'était plus beau à voir, que ses yeux brillaient comme ceux d'un idiot illuminé, et que la petite Ondine prit acte de son délabrement.

En se rappelant cet épisode, qui depuis longtemps n'avait plus aucune espèce d'importance, Jason s'imagina l'air stupide qu'il devait afficher ce jour-là, aux yeux de cette innocente perle éphélide, cette nymphette pure, limpide comme l'eau de source.

La question qu'il s'était posé ensuite : « Lors de quel évènement me suis-je retrouvé beurré comme un coing pour la toute première fois ? » répondait en même temps à cette autre question : « Quand, pour la première fois, après avoir picolé, ai-je ressenti la honte ? »

(à suivre...)
 


par Nico
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Samedi 5 avril 2008
 
 
 C'est l'histoire de Jason. Je l'ai appelé ainsi juste parce que j'avais envie que ce nouveau petit feuilleton eût pour titre : « Jason et les argonautes ». Pourquoi ? Je l'ignore... Jason est devenu alcoolique. Pourquoi ? Il l'ignore. En revanche, il lui est possible de savoir « comment » il l'est devenu. Il lui suffit de revisiter son passé, en redescendant à la source pour mieux remonter la pente chronologique. Tenter de déceler une logique dans ce qui demeure une énigme...
 

Les trois années qui suivirent, Jason les occupa à briller au collège, mais aussi à s'investir dans la pratique d'un sport dont il devint très vite un fervent adepte : le tennis de table. Cette activité exigeait de la vélocité, de bons réflexes, aussi de la ruse pour mieux décontenancer l'adversaire.

Il eut pour cadeau d'anniversaire une table de ping-pong. Celle-ci pouvant se replier à la verticale sur un côté, il s'entraîna seul des heures durant, ce qui lui permit d'acquérir une certaine aisance dans le maniement de la raquette. Bientôt il lui fallut en découdre avec un autre joueur que lui-même. Son père, avec toute la meilleure volonté du monde, essaya bien de lui renvoyer la balle, mais apprendre sur le tard demandait de sacrés efforts, et l'épuisement gagnait vite le novice.

Quand le tonton Marcel était de visite, il acceptait sans problème d'échanger quelques balles avec son neveu. Mais jouer avec l'oncle ne le satisfaisait pas, malgré que celui-ci excellât dans cette discipline, profitant de dispositions techniques appropriées à son jeu offensif. Il était surtout très mauvais perdant. Malgré l'acharnement du Marcel, Jason finissait toujours par le battre à plate couture ; alors le vaincu piquait de terribles crises de colère, vociférait de plus belle, trouvait des excuses ridicules pour expliquer ses défaites.

Pour le calmer, le père de Jason devait sortir une bouteille de n'importe quoi pourvu que ça brûle la gorge. Marcel buvait un bon coup d'eau-de-feu et pensait à autre chose, à n'importe quoi sauf au ping-pong.

Quant à Winnie, il ne fallait même pas en parler. Pratiquer ce sport était pour lui une réelle souffrance. Toujours à la traîne, le pauvre Winnie commençait à moins apprécier la compagnie de Jason, et inversement. Maintenant adolescents, ils se virent moins souvent. Winnie semblait se renfermer sur lui-même. Au début, Jason n'y prêta guère attention. Lui aussi en avait un peu marre parfois de devoir se coltiner ce looser joufflu et bon à rien. Comme il lui était devenu nécessaire de se mesurer à un rival dans ses cordes, il s'acoquina avec un certain Rodrigue, un collègue de classe prétentieux, obsédé par les filles, surtout les blondes.

Le Rodrigue s'aspergeait copieusement d'après-rasage et se plaquait les cheveux à la gomina. Jason ne lui portait pas grande estime, mais ce petit con savait renvoyer la balle, et les deux collégiens disputèrent des parties très acharnées, de véritables joutes, comme si leur vie en dépendait ; les prémisses d'une camaraderie fondée sur la confrontation.

Winnie devenait jaloux et Jason le remarqua. Après tout, Winnie avait un bon fond et Jason ne voulait pas perdre son amitié. Un jour il se pointa chez les voisins et réclama Winnie. Le père était au jardin, assis par terre, inerte, la bouche ouverte, les yeux ulcérés. On aurait dit qu'il était mort. La mère, joviale à l'accoutumée, tirait une tronche pas possible, un visage ravagé. Elle se tenait sur le seuil de la porte, Jason vit qu'elle vacillait. C'était une femme boulotte, au visage empourpré. Un chignon négligé lui dégringolait sur ses épaules avachies. Elle renseigna le petit voisin d'une voix pâteuse. Winnie était dans sa chambre, alors elle le fit entrer. Quand il la frôla en franchissant la porte d'entrée, elle ne put réprimer un gros rot bien sonore.

L'épisode de la bouteille dans la cave du père s'était répété quelquefois. Jason proposait à Winnie de se taper une petite boutanche, que ça ne se verrait pas tellement il y en avait. Et c'était toujours le même scénario. Winnie qui ronchonnait un peu mais qui finissait par accepter, non sans s'être assuré que la voie fût libre : le vieux en train de dessouler dans le jardin ou ailleurs, la vieille partie aux courses ou cuvant dans sa chambre.

Le flacon débouché, le plop fatidique. Jason éprouvait chaque fois ce bon plaisir, cette chaleur dans le ventre comme la toute première fois, et Winnie qui savait pourtant ce qui l'attendait, tétait quand même le goulot en grimaçant, et la nausée, et de courir aux gogues...

Dans sa chambre, sagement, Winnie lisait « Tintin et le crabe aux pinces d'or ». « Viens, je vais t'apprendre à jouer au ping-pong ». « Si tu veux », lui avait répondu Winnie. Chez les parents de Jason, pas d'alcool, ou très peu. Le père s'accordait un fond de whisky avec beaucoup de glace, le samedi soir devant la télé. Les parents de Jason employaient un mot particulier pour désigner les parents de Winnie : « poivrots ». En fait, les parents de Winnie ne s'engueulaient jamais. Ils ne le pouvaient pas. Ils ne s'adressaient pas la parole.

(à suivre...)




par Nico
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Lundi 24 mars 2008
Longtemps Winnie avait été l'ami d'enfance de Jason ; surtout les premières années, celles de l'école primaire, aussi les débuts du collège. Un jour les parents de Jason avaient décidé de s'installer dans un lotissement, dans la banlieue de la banlieue, peu avant que leur fiston ne rentrât au cours préparatoire. La maison voisine appartenait aux parents de Winnie. Très vite les deux bambins devinrent inséparables.

Leur rapprochement était dû aux circonstances plutôt qu'à une attirance réciproque, tant ils étaient différents. Jason était un élève brillant et un camarade de jeu dynamique. Winnie, cancre indécrottable, manquait de vivacité. Dans les villas alentours, soit il y avait des couples sans enfants, soit, quand il y avait des enfants, ils en étaient encore à l'âge du biberon et des peluches, ou bien c'était des ados avec pour principales occupations les rodéos en mobylettes et le tripotage des filles. Mais ça n'avait pas d'importance, car la seule présence de Winnie suffisait à son bonheur ; elle lui permettait de ne pas avoir à endurer de trop la solitude.

Jason devait avoir sept ou huit ans quand il prit conscience que le père de son copain présentait de drôles de symptômes. Cet homme était une anomalie vivante. Parfois il semblait dépérir à vue d'oeil. Les yeux s'agrandissaient, comme exorbités. Les cheveux d'un gris métallique se dressaient, le crâne se parsemait d'épis anarchiques. Les pommettes striées de petites veines rosissaient, viraient au rouge vermillon. Le corps tout entier se voûtait. Un filet de bave lui donnait l'air lamentable du chien battu.

Ses paroles inquiétaient le jeune Jason. La voix éraillée changeait de tonalité au cours de la même tentative de phrase. Les propos tenus n'évoquaient rien de sensé, ou du moins, ne semblaient-ils pas concerner le commun des mortels. Ses discours inintelligibles consistaient le plus souvent en un ressassement de vulgarités conjugué à une profusion d'injures. Il commençait à prononcer des mots qu'il ne finissait pas, s'arrêtait en chemin pour émettre d'autres vocables sur lesquels il trébuchait. Il parlait en zigzag.

Jason pensa que le père de Winnie était atteint d'une sacrée drôle de maladie, un mal étrange dont il n'avait pas idée. Il en parla un jour à Winnie, mais celui-ci semblait s'en foutre. Il n'accordait pas d'importance particulière aux excentricités de son paternel, du moins en apparence. Il l'avait sans doute toujours connu ainsi, dans cet état déplorable. Winnie, qui ne contestait pas le fait que son père fût malade, dit à Jason qu'il avait son médicament dans sa cave, une sorte de remède liquide qui faisait du bien au vieux, un élixir de jouvence conservé dans des bouteilles bouchonnées. Même que ça le requinquait bougrement.

A onze ans il était maintenant au collège, tandis que Winnie stagnait encore à la petite école, après avoir redoublé deux fois. Un jour qu'ils s'étaient retrouvés tous les deux près de la murette qui séparait les deux maisons, une après-midi où il faisait chaud et soif, Winnie se mit à pleurer et Jason le traita de « petite fille », tout ça parce que son copain versait des larmes.


Winnie chialait à cause de son retard scolaire, il en avait gros sur la patate. C'était comme si son copain Jason avait atteint une autre galaxie, et lui qui végétait sur la même misérable planète, qui devait supporter pour la troisième année consécutive la même méchante maîtresse. Et au lieu de lui remonter le moral, voilà que Jason le bousculait de façon insultante : « petite fille » ou « pleureuse » ou « fillette à sa maman ». Le désarroi de Winnie l'insupportait.

Puis il a repensé au médicament dans la cave. Si ce pleurnichard buvait un peu de cette potion magique, il irait sans doute beaucoup mieux. Malgré l'interdiction formelle du père de ne jamais s'aventurer dans son sacro-saint caveau, Winnie accepta l'idée de Jason. Jason était de toute façon plus persuasif que son papa bizarroïde.

La cave abritait une quantité incroyable de bouteilles. Winnie avait déjà visité l'endroit, c'est pourquoi il ne fut guère impressionné, au contraire de Jason, qui crut avoir découvert la plus prestigieuse des pharmacies. Winnie lui expliqua que chaque flacon - c'est ainsi qu'il appelait un litron de rouge - ne pouvait s'ouvrir qu'à l'aide d'un tire-bouchon. Jason le remercia pour cette précieuse indication, mais il lui fit remarquer qu'il l'aurait deviné par lui-même.

Winnie dénicha un tire-bouchon, ce n'était pas ce qui manquait. Jason s'empara du premier flacon à sa portée et fit péter le liège. Plop. Il tendit l'objet à Winnie : « A toi l'honneur. » D'abord hésitant, le joufflu s'envoya une rasade, qu'il recracha aussi sec, comme s'il venait de gober de la javel. « C'est donc aussi dégueulasse ? », demanda Jason interloqué.

Pour en avoir le cœur net, il se rinça le gosier à son tour. Mais au lieu de le régurgiter comme son délicat acolyte, il garda en bouche le liquide miraculeux, l'avala ensuite bien comme il faut, le sentit bien descendre jusqu'au ventre, jusqu'à ressentir une fort agréable vague de chaleur.

Il se cogna une nouvelle lampée, se mit à gesticuler allègrement. Devant l'ardeur de Jason, Winnie, en dépit de son écœurement, voulut réitérer l'expérience. Mais rien à faire, ça ne passait pas. Une fois la bouteille vidée, le joufflu alla se réfugier dans les cabinets. Laissant son pote discuter avec la cuvette, Jason partit regagner sa maison puis sa chambre. Il s'allongea sur le lit de tout son long. Et le lit se mit à tourner.

(à suivre...)

 
par Nico
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Dimanche 16 mars 2008
1

« Quand ai-je bu mon premier verre ? », se demanda Jason… Oui, la toute première fois… Oui après tout, pourquoi ne pas se poser la question ? 

Il chercha d’abord dans son adolescence, à la période des plus anciennes libations inscrites dans le temps, notamment pendant ces « boums » arrosées à la bière. Il y avait aussi ces sortes de cocktails à bas prix dont il raffolait, mélanges d’alcools forts et de substances fruitées, la vodka avec l’orange, le gin avec le citron, la tequila avec la fraise des bois…

Sondant le passé plus en profondeur, il se remémora les biberonnées de pinard, qu’il expérimenta en cachette avec son vieux copain Winnie. Il ne devait pas avoir plus de onze ans. Il crut alors avoir répondu à sa question : son baptême de l’ivresse, ça avait été cette tétée au goulot, cette bonne lampée de picrate, prélevée d’une des innombrables bouteilles de la cave du père à Winnie.  

Quand soudain il se souvint de la fameuse anecdote que se plaisaient à raconter parfois ses parents, lorsqu’au cours d’un de ces repas de famille qui traînaient en longueur, au beau milieu d’adultes ragaillardis à l’apéritif, au vin blanc qui accompagne les fruits de mer, au vin rouge qui agrémente les plats de viande et le fromage, et succédant au café, à la gnôle assassine de tonton Marcel, le petit Jason, que tout le monde avait oublié, s’était emparé d’une coupette de champagne – on en était au dessert et le chocolat du joli gâteau amoureusement préparé par tante Albertine lui barbouillait les babouines – puis y avait trempé ses lèvres d’enfant, se délectant de la bonne gorgée pétillante.

Maman le prit sur le fait, poussa un cri strident. Tous les regards des convives se figèrent sur le diablotin en pleine dégustation. Le tableau de ce bout d’homme se régalant avec du champagne de bonne cuvée, au lieu de scandaliser, provoqua l’hilarité générale. Ce qui n’empêcha pas maman de retirer la coupette des petites mains potelées du garnement, celui-ci éclatant en sanglots et trépignant des pieds. « Mais c’est qu’il y a pris goût le p’tit salopiaud ! », s’écria tonton Marcel.

(à suivre…)

 
par Nico
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Dimanche 9 mars 2008

Tu vois, il y a quelque chose dont j’ai envie de parler, mais pas à n’importe qui, pas au premier venu. C’est donc à toi que j’ai décidé d’en parler. Parce que tu es le premier qui m’est venu en tête. Parce que tu n’es pas n’importe qui, puisque tu es mon meilleur ami, et sans doute le seul ami véritable, finalement.

Des amis, des vrais, on n’en a pas tellement, et c’est justement ce qui définit l’amitié ; c’est bien la rareté. Non que la quantité et la qualité soient inconciliables, mais tout de même, si on y réfléchit bien, et même sans avoir besoin de réfléchir longtemps, il suffit de le constater : ce n’est qu’avec un tout petit nombre de personnes, qu’on peut établir un lien de qualité.

Qu’est-ce que j’entends par « lien de qualité » ? Hé bien c’est toi et moi. C’est la rareté, c’est l’absence de jugement. Avec toi, jamais je ne me sens obligé de me justifier. Dans l’amitié, les appréciations réductrices sont proscrites. Et il n’y a pas non plus besoin de chronométrer le temps de paroles de chacun, ça s’équilibre tout seul. Deux amis c’est un émetteur et un récepteur à tour de rôle, mais sans avoir l’impression de jouer un rôle.

Moi, là maintenant, j’ai envie de te parler de quelque chose, car je sais que je peux le faire sans devoir soupeser chacun de mes mots, ou de les envelopper dans de la ouate afin d’amortir le choc que leur émission pourrait provoquer. Ce qui ne m’empêche pas de les chercher, mes mots, mon objectif étant me faire comprendre au mieux.

Et c’est toute la différence entre réfréner son propos pour se stabiliser dans la tonalité consensuelle de rigueur, et soigner son discours quand on estime que le principal, en dépit des conformités d’usage et des réactions indépendantes de notre loyauté, c’est bien de se faire comprendre au mieux. C’est donner son point de vue, et c’est donc vouloir que celui à qui tu t’adresses puisse repartir avec. 

Donc Albane… Oui c’est de ma femme dont il s’agit, ma chère et tendre épouse.   Et tu vois… du moins je l’ai vu dans tes yeux, dès que je t’ai annoncé que je voulais te dire quelque chose, oui j’y ai vu un peu comme de l’inquiétude, ne nie pas. Souvent en effet, quand on ressent le besoin de parler à un ami, c’est pour un souci, un truc qui a du mal à passer. C’est vrai quoi, c’est ce à quoi l’on s’attend, quand on sent qu’on va avoir droit à de la confidence… Hé bien là non, ce serait plutôt : voilà mon pote, j’ai une heureuse nouvelle à t’annoncer.

Et oui c’est bien d’Albane qu’il s’agit, et je ne peux pas t’annoncer qu’on va se marier puisque c’est déjà fait. Ah tu te demandes pourquoi soudain j’ai envie de te causer d’Albane, tandis que jusqu’à présent je n’en disais presque rien. Même à toi mon meilleur ami. Et en principe, si on ne dit rien c’est que ça va. Si je ne te disais jamais rien sur Albane, sinon des broutilles, ça voulait donc dire que tout allait bien entre nous.

Oui tu confirmes, c’est bien ce que tu en avais déduit. Oui je sais, en apparence, nous donnions l’image d’un couple uni et sans histoire, sans une ombre qui planerait sur notre lumineuse association. Mais dans la réalité, celle de notre quotidien de petit couple tranquille, harmonieux en apparence, je mentirais si je te disais que ça allait vraiment si bien que ça.

Et là, j’en viens au problème de la routine dans le couple. Pas plus bateau comme sujet mais c’est bien là le piège, celui des situations qui s’installent en dépit de notre volonté, ou de notre vigilance. Donc avec Albane, c’était peu à peu l’atténuation du désir. C’était peu à peu l’extinction des feux de l’amour. Tout doucement et sans l’avoir décidée… Je ne la voyais plus, figure-toi. On ne se voyait que dans notre petit appartement et j’avais fini par la perdre de vue. Je n’avais plus la distance nécessaire pour être en mesure de l’apprécier à sa juste valeur, comme au bon vieux temps où il m’était encore possible de la voir de loin. Un visage toujours envisagé de trop près, qu’on en a la vue bouchée. Un portrait qu’on te colle sous le nez, que tu ne peux pas y distinguer les traits. 

Je ne faisais même plus gaffe à sa nudité, Albane qui avait l’habitude de se trimballer toute nue dans l’appartement, devant mes yeux. Oui l’habitude… Toute nue, c’était son état naturel. Elle avait fini par devenir un fait accompli, sa nudité, un point sur lequel il n’y avait plus à revenir. Comme si j’en étais revenue, de mon Albane, que je l’aurais épuisée après l’avoir explorée sous tous les angles possibles, que la lassitude aurait pris le pas sur l’euphorie de la découverte. Comme si j’en étais au point où il n’y avait plus rien à découvrir, qu’il était inutile de continuer à chercher ce que je croyais avoir trouvé une bonne fois pour toutes.

Sa peau toute nue fondue dans le décor, autant que la tapisserie, ou n’importe quel autre objet. Un beau bibelot, certes, mais que je ne parvenais plus à évaluer, plus capable de l’admirer, à force de l’avoir sous les yeux. Sa peau toute nue qui, en faisant tapisserie, n’avait plus de secret pour moi, n’était plus susceptible d’entretenir le mystère. Comme ce quartier que tu connais si bien depuis le temps que tu le fréquentes. Les rues que tu traverses tous les jours, éveillent-elles encore ta curiosité ? Et ces boutiques devant lesquelles tu passes sans ne plus y porter un regard neuf, et pour quoi faire, pour y découvrir quoi que tu ne connaisses déjà ?

L’atténuation du désir, peu à peu, que je te disais, mais je ne sais pas si c’était seulement ça, entre nous. Elle au moins, elle ne se privait pas de me dire je t’aime. Moi j’ai toujours eu un peu de mal, je l’avoue. Disons que j’avais envie de le lui dire, mais dans les grandes occasions. Et elle qui me le disait tout le temps, ce n’était plus qu’une ritournelle qu’on entend tout le temps et à laquelle on finit par ne plus prêter attention. Et puis quand elle me demandait de me le dire, ça avait encore plus de mal à sortir.

Parce qu’en me le demandant, en exigeant de moi ce « je t’aime », là sur-le-champ, elle me saccageait la spontanéité, empêchait l’élan de ma propre émanation. Comme un souffleur au théâtre qui te rappellerait ton texte, cette bouche chuchotante qui bouche ton trou de mémoire : ça te rendrait un peu penaud, cette amnésie passagère, ce moment de faiblesse qui n’a pas échappé à ton scrutateur à toi, bien planqué dans son trou, les yeux et les oreilles avides de défaillances humaines. Et puis tu ne te sentirais pas crédible, à te réapproprier des mots que tu dois te contenter de répéter.   

Et tu vois, il n’y avait même pas d’animosité entre nous. On ne se disputait même plus. Il n’y avait pas plus de tension que d’attention. Pas de rancœur larvée. Ni de passion exultée, surtout de ma part, je l’admets. Elle, elle faisait attention à moi, toujours, avec des sourires et des marques d’affection. Elle faisait comme si tout allait bien, elle préservait les apparences et c’était tout à son honneur.

Mais moi, cette manière de continuer à faire comme si de rien n’était, ou comme si le fait qu’entre nous, le manque de désir, rétréci comme une peau de chagrin, ne contrevenait en rien à la bonne tenue de notre marche nuptiale, cette façon de laisser croire que nous ne connaissions aucune faille au ciment de notre couple, m’a indifféré au lieu de m’agacer. Si au moins ça m’avait agacé, ça aurait pu déclencher quelques petites disputes entre nous. Et les disputes c’est aussi du dialogue. C’est quand on n’arrive pas à dire autrement ce que l’on voudrait lui dire, à lui ou à elle.

La dispute, c’est de la maladresse, c’est de la communication à rebrousse-poil, ou à fleur de peau, et c’est pourquoi aussi ça peut être émouvant, une dispute. Vivre à deux, tout le temps ensemble, comment pourrait-il en être autrement ? Comment être toujours sur la même longueur d’ondes ? Les points de désaccord, il vaut mieux s’y confronter à deux, et les points de vue qui divergent, pourquoi ne pas les échanger pour mieux les faire se converger ?

Elle qui me boude parce que je n’aurais pas remarqué qu’elle se serait vernie les ongles des pieds, moi qui lui reproche de ne pas ranger ses petites culottes au bon endroit… Bien sûr que ça va au-delà d’un simple vernissage d’ongles de pieds ou d’une histoire de sous-vêtements mal rangés, que ça peut vouloir dire « tu ne me vois plus » / « je te vois trop », que c’est une façon maladroite d’exprimer quelque chose que l’on n’arrive pas à dire autrement qu’en empruntant un chemin bien ancré dans le terreau du quotidien.

Et c’est justement ce qui est passionnant, c’est de chercher à comprendre ce que sa bouderie à elle exprimait vraiment – une bonne grosse bouderie, je m’en rappelle fort bien, de cette moue très très boudeuse, de ce visage fermé qui montrait comme elle en avait gros sur la patate – ou quelle était la signification exacte de mon emportement exagéré concernant cette affaire de culottes qui n’étaient pas sensées être à leur place ? Oui, le problème récurrent de sa place à tenir, que ce soit dans le couple ou ailleurs…

Je pense que tu seras d’accord, les scènes de ménage ça fait aussi partie intégrante de la vie de couple. Attention, je ne veux pas dire qu’un couple qui ne se dispute pas, c’est tout de suite suspect, que ça cache quelque chose, et que c’est une astreinte à la liberté d’expression. Je ne veux pas tomber dans le piège facile des généralités. Il y en a qui ne se disputent presque pas et s’en passe sans problème, et il y en a qui se disputent un peu trop pour qu’on en conclue que cette sorte de confrontation permanente puisse s’avérer productive.

Cependant, je vois au moins deux aspects importants dans la scène de ménage : d’une, c’est justement ce besoin de mettre en scène son ménage. La dispute c’est de la dramatisation, et on en a besoin, de se montrer en spectacle. Mais entre soi, à guichet fermé. Une scène de ménage n’a de raison d’être que dans l’intimité à deux. Quand ça se passe en public, ça devient indécent. L’exhibition tue l’enchantement…

Et voilà le deuxième aspect important à mes yeux : la scène de ménage consiste en un de ces rituels nécessaires à la petite vie de couple, avec ses codes bien établis, compréhensibles par les seuls protagonistes, et ça n’a d’intérêt que dans l’intimité. Comme de faire l’amour. C’est un langage secret, en marge de celui du commun des mortels, que des oreilles non invitées ne pourraient que trahir. C’est une comparution à huis clos, que des yeux pétris de curiosité ne pourraient que pervertir.

Des fois, nos disputes avec Albane servaient même de préliminaires à l’amour. Une querelle d’amoureux peut s’avérer aphrodisiaque. Je pense que parfois, la dispute que nous avions enclenchée d’un commun accord ne l’avait été que dans le seul prétexte de la réconciliation qui allait en résulter. Se réconcilier c’est se retrouver, se rencontrer à nouveau. Voilà ce que je n’avais pas compris, pas plus tard qu’il n’y a pas si longtemps, tandis que je m’expliquais cette perte de désir pour elle comme une simple et banale conséquence d’une usure de couple, une baisse de régime inéluctable.

J’en étais même arrivé à me demander si les théoriciens de l’amour qui dure trois ans n’avaient pas raison. Tout en trouvant stupide cette théorie, parce que c’est encore une idée simpliste, que de confondre la cause et l’effet. Oui, c’est quand on érige l’effet en cause que l’on se fourvoie stupidement. Les exemples sont légion. Ou quand on décide de traiter les effets en priorité, croyant ainsi régler le problème, tout en se débarrassant des vraies raisons qui l’ont suscité. Et puis c’est si facile, de s’en remettre à la chimie plutôt que de produire l’effort de se confronter à la véritable alchimie qui nous anime lorsqu’une rencontre nous chamboule des pieds à la tête…

Comme si la production de phéromones était la raison de l’emballement amoureux, alors qu’elle n’en est que l’effet. Mais moi, en me rendant compte que ça faisait trois ans que j’étais avec Albane et qu’au bout de ces trois ans c’était comme si je n’étais plus tout à fait avec Albane, ou plus de la même manière, deux cosmonautes dans le même habitacle mais que leurs combinaisons séparent, éloignent de la dimension tactile, c’est là que j’ai commencé à y trouver de la pertinence, dans cette théorie simpliste d’amour chimiquement saturé (oh non, ce n’est pas l’amour qui rend con mais son absence).

J’avais exclu la possibilité du mouvement, figé dans mon costume étriqué d’homme d’intérieur amnésique, en ayant oublié, jour après jour dans le confort de notre cellule à deux places, d’extérioriser mes émotions d’homme libre enchaîné à ma compagne de détention sentimentale, double internement coopté après signature d’un contrat de confiance à durée indéterminée.  

Et puis il y a de ça trois jours, je sortais du boulot mais au lieu de rentrer tout de suite j’ai eu envie de me balader un peu. J’ignore pourquoi je ne souhaitai pas rentrer de suite, c’est comme ça. Il y avait ce petit soleil incitateur en dépit de ce petit air frais de fin d’hiver. Je n’avais pas de but précis, aucune course à faire, et je me suis donc mis à marcher, sans destination précise.

J’ai emprunté quelques ruelles, et j’étais sur le point de traverser une avenue quand, de l’autre côté, il y avait cette femme, de dos, arrêtée devant une vitrine, une boutique de fringues, je crois, et j’ai eu l’impression de tanguer, un insidieux vertige qui m’a incliné. La vue de cette femme, de dos, puis légèrement de profil, était la cause de cette troublante sensation, entre fragilité et ivresse, espoir et étonnement. Et elle s’est mise à marcher, et il m’aura bien fallu plusieurs secondes avant que je ne l’identifie enfin.

Albane, que je venais de prendre en flagrant délit de shopping. Albane dans la rue et toute habillée, dans l’anonymat de la rue, avec des vêtements que je ne lui connaissais même pas. Une démarche que je redécouvrais. Et je me suis mis au diapason de sa marche, je me suis maintenu à distance, derrière elle, après l’avoir rejointe sur son trottoir, de l’autre côté de l’avenue.

Je prenais mon épouse en filature et j’aurais pu rire de l’incongruité d’une telle situation, mais non, j’ai pris ça très au sérieux, comme si au bout de cette filature improvisée, décidée par les coïncidences, il y avait un secret à découvrir, une porte qui s’ouvrirait sur quelque chose dont je n’avais pas encore idée.

J’aurais pu la rejoindre, me hisser à sa hauteur pour faire cesser la comédie, et c’est ce que j’aurais fait, je crois, en temps normal. Mais je sentais que je n’étais plus dans le temps normal. J’avais envie de faire durer ce moment, de me délecter de cette distance entre nous. De cette femme de dos qui marchait tranquillement, qui semblait radieuse dans sa promenade nonchalante. Je ne voulais pas non plus lui gâcher son moment de plénitude à elle, sa solitude triomphale, elle libre dans la rue. Et moi derrière elle, à la fois libre de mes mouvements et enchaîné à son subtil déhanchement en point de mire.

Ah oui le point de mire, c’est un des plus beaux points de vue. C’est celui de l’espoir, de l’attente fébrile et du désir.

Et entre nous, le long de ce trottoir qui n’en finissait pas, se tenait un homme. Juste entre nous. Et il la regardait, elle, ne la quittait pas des yeux. Il la regardait avec insistance, et dans ses yeux c’était de l’admiration mêlée à de la convoitise. Et en temps normal j’aurais ressenti de la jalousie, et c’est d’ailleurs ce qui s’est passé, un très bref instant, comme un sursaut conditionné, un réflexe de propriétaire. Mais très vite, j’ai ressenti tout autre chose.

J’ai ressenti un profond respect pour ce type qui matait ma femme, oui parfaitement. Comme il y aurait eu une profonde connivence entre nous. Deux amateurs d’art qui contemplent le même tableau et partagent le même avis sans avoir besoin de se le dire. Un assentiment silencieux mais lourd de sens, auquel il ne manquerait que les applaudissements. Pourquoi l’aurais-je trouvé antipathique, puisque nous étions d’accord sur le même point, à la virgule près ?

Et puis cet homme, c’était moi, trois ans auparavant. Cet homme qui découvrait cette femme, une belle inconnue parmi tant d’autres, mais qui, par sa seule apparition, excluait toutes les autres… Je me suis retrouvé sur deux plans antagonistes : moi découvrant cette toute nouvelle tête, cette totale étrangère à ma vie, et cet autre moi qui était sensé bien la connaître, qui partageait sa vie depuis trois ans déjà. Et l’inconnue dans la rue et la femme dans mon appartement se sont rejointes, elles ont coïncidé. Cet homme qui découvrait cette femme, séduit tout de suite. Ce sourire. Un vrai sourire qui emporte tout sur son passage, qui empêche toute indécision.

Et tu vois, je ne lui ai pas parlé de ça, que je l’avais vue par hasard dans la rue et que je l’ai suivie. J’ai gardé ça pour moi, mais en même temps je l’ai partagée avec elle, en redevenant celui que j’avais été pour elle, quand chaque fois j’étais émoustillé devant son corps nu comme si c’était la première fois tout le temps.

Et elle a fait celle qui ne s’était pas rendue compte de ce changement de comportement, alors que je suis certain qu’elle n’était pas dupe, qu’elle a bien eu conscience de ce changement de perspective, qui ressemblait à un retour en arrière mais qui en réalité était un désir d’aller de l’avant.

Elle a fait comme si de rien n’était, peut-être parce qu’elle n’avait jamais douté. Qu’elle attendait juste que je recouvre la vue, qu’elle réintègre sa place de choix dans mon champ de vision.

 

  


 
 
par Nico
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Lundi 7 janvier 2008

Trévor se retrouva un soir dans un cocktail demi-mondain, au milieu d’une faune de noctambules en effervescence. Il ne connaissait personne. Il avait vu de la lumière et il était rentré.

Personne ne sachant qui il était, il aurait dû logiquement incarner l’intrus, celui qui n’a pas été invité et s’est invité quand même. Or, se comportant de telle manière que sa présence ne semblât en rien fortuite (il ne s’était pas isolé, avait au contraire investi le beau monde, affichant un sourire amical, tapotant des épaules, se mêlant comme une fleur aux conversations), personne ne s’autorisa à exiger de lui une quelconque explication.

Sa présence se justifia par le seul fait qu’il fût parvenu à se fondre dans la masse compacte et bruyante, émettant lui-même des sons en accord avec les manifestations orales des autres participants. Puis il fit la connaissance de Coralie…

Á un moment précis de la soirée et selon un enchaînement de circonstances favorables, cet homme et cette femme qui jusqu’alors s’ignoraient (comme Simone) rentrèrent en contact le plus naturellement du monde, un peu comme deux voisins de palier que la proximité géographique incite à l’échange. Ils burent un verre ensemble. Ils se dévisagèrent, mais sans le montrer de trop…

En vérité, ce fut surtout Trévor qui se permit d’étudier le visage de Coralie, celle-ci se contentant d’envisager celui qu’elle considérait encore comme un intrus dans sa vie. L’attitude quelque peu distante de la jeune inconnue n’avait pas échappé à notre pique-assiette. Même que, paradoxalement, pareille réticence eût le don de lui plaire.

Il décida ensuite de faire de telle sorte qu’il fût toujours proche d’elle, s’appliquant à négocier ses incessants déplacements, évitant surtout de paraître trop collant, que sa présence à ses côtés passât pour un phénomène naturel, aléatoire et sans calcul. La soirée touchant à sa fin et Coralie s’apprêtant à partir, Trévor se rapprocha d’elle autant que possible et osa lui concéder cinq mots : « J’aimerais bien vous revoir »…

Depuis leur rencontre, il croyait dur comme fer qu’il était en train de vivre l’ébauche d’une idylle. Il s’était dit qu’il risquait de gâcher l’occasion s’il ne prenait pas les devants. Coralie lui répondit d’abord par un sourire. Trévor ne comprit pas la signification exacte de ce sourire. C’était plutôt de l’ordre de la grimace, ça ressemblait même à un rictus ironique. La bouche déformée prononça cinq mots à son tour : « Moi j’aimerai mieux pas ».

Tout aurait dû en rester là, tout ayant été dit en une dizaine de mots. Mais, pure contingence ou hasard nécessaire, selon le sens – ou le non-sens – que l’on veut bien donner aux coïncidences, pas plus tard que le lendemain et tandis qu’il marchait dans la rue, Trévor croisa le chemin de Coralie. En la découvrant soudain, il ressentit de l’embarras mais parvint à se ressaisir à la seconde où il prit l’initiative d’ouvrir la bouche :

« Vous ne souhaitiez guère me revoir, mais il semblerait que le destin en ait décidé autrement ». Elle affichait le même sourire ambigu que la veille : « Je ne crois pas au destin ». Elle s’apprêtait à poursuivre sa promenade comme s’ils ne s’étaient jamais rencontrés. Quand brusquement elle se retourna : « Invitez-moi au restaurant dès cesoir ! »

C’est ainsi qu’ils commencèrent à se fréquenter… Le soir venu à la table qu’il avait réservée, elle lui posa un lapin, prétextant par la suite qu’une fâcheuse indisposition l’empêchât de sortir. Le jour suivant, elle lui fit une scène à la terrasse bondée d’un café du centre-ville. Trévor ne fut jamais en mesure de comprendre la signification réelle d’un tel emportement. Une autre fois dans un night-club, elle flirta sans complexe avec un bellâtre choisi au hasard, sous les yeux implorants de son infatigable admirateur.

Un autre soir, acceptant de boire le fameux dernier verre chez lui, elle s’adonna à un torride striptease sur une musique de Portishead, toujours sous le regard médusé de son opiniâtre courtisan, offrit en spectacle son corps nu tout en prenant des poses équivoques, se déhancha comme si une ondulante couleuvre habitait son ventre, distribua de brûlantes œillades comme si elle lui promettait un effréné huis clos. Puis elle se rhabilla prestement, s’échappa en claquant la porte.

Malgré le cumul de toutes ces frustrations, Trévor demeura imperturbable dans sa démarche de soupirant, s’imaginant peut-être que la concrétisation de son désir n’était qu’une question de persévérance. A moins que tenir le rôle de la marionnette manipulée par les doigts sadiques de Coralie le contentait, que cette drôle de romance fondée sur une succession d’affronts correspondait à un scénario fantasmé satisfaisant sa libido…

Il devait bien se rendre compte que la jeune femme profitait de son emprise sur lui, et qu’elle s’en accommodait de la manière la plus sournoise, tant son instable comportement était exagéré. Mais le fait de le savoir ne l’empêchait en rien de persister. Qu’il fût bel et bien conscient d’être le jouet de cette intrigante ne lui suffisait pas pour comprendre les raisons de son entêtement…

A son ami Georges, il tenta d’apporter un élément d’explication : « Tu vas me trouver stupide mais tu vois, c’est bizarre ; malgré ce que cette chipie me fait endurer, j’ai envie de me dire que c’est peut-être là sa façon d’exprimer son amour pour moi. Façon malhabile et discutable, je le conçois, oui mais pourquoi s’investirait-elle autant dans cette relation si ça n’était pas le cas ? » Et l’ami Georges de lui rétorquer : « Je n’ai que deux choses à te dire. Premièrement, tu me sidères. Deuxièmement, tu files du mauvais coton. »

Mais Trévor voulut avoir le dernier mot : « Quoiqu’il en soit, je persiste dans mon raisonnement. On ne peut consacrer du temps à quelqu’un que si celui-ci a de l’importance à nos yeux. Coralie me consacrant beaucoup de son temps, cela ne peut que vouloir dire que je suis important à ses yeux. Quel bénéfice pourrait-elle en retirer ? Je suis au chômage et je n’ai aucun patrimoine… Bref, que je sois aussi important pour quelqu’un ne peut que me galvaniser, et quand il s’agit comme ici de l’être aimé, j’ai même envie d’y voir là un sacré traitement de faveur. »

Trévor ressentit un profond contentement car il était enfin parvenu à produire un argument lui permettant de justifier plus ou moins sa funeste inclination. Georges se dessina sur le visage une grimace dubitative.

Une nuit, Trévor fit ce rêve : égaré au cœur d’un enchevêtrement d’espaces protéiformes, lieux communs greffés à d’autres lieux moins familiers, certains même inconnus ou non identifiés, il slalomait péniblement entre les obstacles, les plus difficiles à contourner étant des choses qui bougeaient (tables dansantes, chaises sautillantes, cravates énervées, peluches volantes…) et des personnes qui ne bougeaient pas du tout, comme frappées d’inertie mais avec des yeux tout pleins de méchanceté, individus hostiles et anonymes qui entravaient sciemment sa progression en refusant de s’émouvoir…

Jusqu’à ce qu’il aboutisse au seuil d’une porte close derrière laquelle il perçut un ricanement de femme. Il cogna à la porte en clamant : « Aidez-moi mademoiselle ! Aidez-moi ! Aimez-moi ! »… Une fois sa plainte évacuée, il constata la brusque cessation du pénible rire. L’inconnue derrière la porte avait-elle prise en considération son appel au secours ? Il attendit qu’elle lui ouvre. Mais la porte resta close. 

Alors il se lança dans une nouvelle promenade forcenée et aléatoire, traversant des squares, des appartements, des bistrots, des bibliothèques, des ruelles obscures avec des êtres vivants dans des vitrines… pour se retrouver une fois encore au seuil de la même porte close, irrémédiablement fermée, derrière laquelle il distinguait toujours la même voix railleuse.

Dans son rêve il essaya de comprendre son rêve. Il fut même pris de panique lorsqu’au cours de son onirique réflexion, s’imposât à lui cette implacable logique : puisque chacun de ses itinéraires accidentels le conduisait inévitablement devant cette fatidique porte blindée, cela signifiait qu’il était prisonnier du pire des labyrinthes qui se puisse concevoir. Le dédale circulaire, autrement dit le cercle vicieux.

Se confiant encore à l’ami Georges, Trévor se référa à la légende de Tristan et Iseut : « Ce qu’il me faudrait, c’est un philtre d’amour. » Et Georges de rétorquer : « Ce serait en effet la meilleure solution. Non pas pour réaliser ton rêve insensé. Mais pour assouvir ta vengeance. Tu lui ferais boire le philtre, elle s’amouracherait de toi comme une possédée et hop : tu la laisserais choir aussi sec ! »

Georges en sa qualité d’ami n’avait de cesse de lui conseiller vivement de prendre ses distances avec l’usurpatrice. « Ce n’est pas aussi simple, riposta Trévor, et puis après tout, c’est ma liberté que de choisir mon emprisonnement. ». Et Georges d’ajouter : « C’est bien ce que je craignais : tu es l’architecte de ta propre geôle. C’est donc toi seul qui détiens la clef du problème. Moi si je devais vivre pareille situation, crois-moi que je saurais comment régler l’affaire. »

Et Trévor de rétorquer : « C’est marrant comme les problèmes des autres paraissent tellement simples. »

À Trévor lui demandant si étant petite elle avait au moins aimé ses parents, Coralie, avec une voix de gamine mijaurée, répondit : « Papa et maman ont été très gentils avec moi. Je les aimais quand ils me couvraient de cadeaux, pas quand ils me couvraient de baisers. Je trouvais ça dégoûtant. »

 
par Nico
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Jeudi 8 novembre 2007
John Duran rentre chez lui

Épisode précédent : John Duran s’est encore tapé un mauvais délire…

John Duran respira. Il fut soulagé et décida de fêter l’évènement. « Patron, remettez-moi la même. » « Ok brother », répondit le gentil taulier. Il trouva soudain ce petit taulier très sympathique. Son crâne nu luisait en accord avec la lueur de ses petits yeux malicieux… Il est tard et John Duran est dans un bar. Un client s’est éclipsé. Il a cru que celui-ci le persécutait du regard alors que c’était un aveugle. L’aventure est plutôt cocasse. Un autre est assis, il a une trogne bizarre et il boit un cognac. Il n’a pas à le juger puisqu’il est content.

À la table du fond, il y a deux jeunes qui sont devant un café. Le garçon est très grand, il est shooté, il l’a bousculé deux fois sans faire exprès, ce sont des choses qui arrivent. La fille qui l’accompagne est tout aussi carbonisée, mais elle est moins expansive. Elle ne l’est même pas du tout. Elle est bien mignonne, mais elle a l’esprit égaré et elle s’en remet difficilement. Voilà tout…

Il acheva son troisième demi. Il décida de rester encore un peu, maintenant qu’il situait mieux son corps dans l’espace. Il se demandait quand même, simple curiosité, ce que baragouinait le junkie. Quel en était le contenu, de cette diarrhée verbale. Ça ne faisait pas l’ombre d’un doute, la môme ne le calculait pas. Elle n’était plus branchée sur le même secteur. Elle était absente, ce qui n’empêchait guère son compagnon d’infortune de déblatérer à tout va, avec une voix qui déraillait. Parfois elle était très basse, cette voix, parfois elle pointait dans les aigus. Il avait perdu le contrôle de ses cordes vocales.

Les deux yeux asymétriques de la môme rencontrèrent à nouveau ceux de John Duran. Même qu’elle avait souri. John Duran interpréta l’entrebâillement de sa bouche comme un sourire. John Duran avait envie d’interpréter les choses à sa convenance. Il lui était difficile d’apprécier les expressions de la petite junkie. Ce dépliement de lèvres signifiait-il un ravissement, ou alors une hébétude de toxico ? Est-ce qu’elle était en mesure de discerner l’homme au comptoir ?

Il s’interrogea sur sa présence dans ce bar. Il avait tout misé sur des affrontements de regards imaginaires, au cœur de la nuit. Au plus profond de la ville. Il n’avait vraiment établi de contact avec personne. De la fille au regard chaviré, qu’est-ce qu’il en avait attendu ? Etait-il attiré par elle, malgré son état ? Éprouvait-il de la compassion pour elle, un saint homme découvrant une brebis égarée ? Juste une modification comme un coup de flingue, la tête du junkie disparaîtrait du décor. Il y avait peut-être eu moyen de profiter de la situation. Assommer l’individu avec une bouteille et kidnapper la môme… John Duran se contenta de payer son dû et de déguerpir.

Le même chemin en sens inverse. Disparue la péripatéticienne. Tristesse de John Duran ? La môme, snif, la môme, perdue, inatteignable, fantasmatique. La rue en pente douce, l’ivrogne dans la rigole : il ne rigole plus. Indifférence de John Duran : il ne cherche pas à lui venir en aide, il s’en fout, cette nuit il est monstrueux, infâme. Et puis le square avec cet arbre chétif ; ce tronc, poli et blanc : une nuque ! Il rentre chez lui. Vite, la nuque de Jane Duval. Plus de nuque, à cause de la chevelure. Jane Duval dort encore, elle n’a pas bougé. Elle dort les yeux ouverts. On dirait des yeux frappés de cécité.

John Duran est crevé, s’allonge à ses côtés, n’a même pas peur de s’allonger à côté d’elle. Une douloureuse érection le saisit. Jane Duval en profite pour s’y empaler. Comment est-ce possible ? Lui qui la croyait morte. Elle y va vaillamment, comme si sa vie en dépend, ou sa mort. Qu’est-ce qui lui prend, elle si pieuse depuis tellement longtemps ? Sans temps mort elle se convulse. Mais ce n’est pas elle en réalité, c’est la môme qui louche ! Qu’est-ce qu’elle fout là ?

Quelle ardeur, malgré qu’elle semble avoir mal au plus profond de son ventre. Elle gémit en silence, John Duran trouve ça délectable et terrible, cette gamine qui bouge malgré qu’elle souffre beaucoup. Elle est à fleur de peau et elle a tout le corps en pleine croissance. Et puis voilà que la femme à chevelure rouge prend le relais, sans temps mort, dans un espace confiné à l’extrême. Elle fait ça de manière très professionnelle.

C’est une gamine qui aurait vieillie trop vite. Ses seins sont très pointus, il tente de les caresser pour les amadouer, il se cramponne à ce qu’il peut, rentre en contact avec des fesses dures et nerveuses. Deux corps qui luttent contre la course du temps, le vertige des grands espaces. Tout se passe ici et maintenant. Les cheveux en lanière de l’amazone lui cinglent le visage. Les femelles vrombissent autour de son corps vautré. Elles sont enhardies, assoiffées de sang.

C’est une femme à deux têtes qui est en train de le baiser. Il pousse un cri étouffé, perd connaissance. Très longtemps après il refait surface. Il entend la voix comique de Jane Duval : « Putain de torticolis ! ». Rassurante banalité, réalité sans surprise. Duval ne s’est même pas rendue compte de l’absence de Duran. John voudrait retrouver le goût d’aimer Jane.

 
par Nico
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Jeudi 1 novembre 2007
John Duran se tape encore un mauvais délire

Épisode précédent : John Duran a croisé un ivrogne et une putain…

Il rentra et s’avança au comptoir. Parmi le quintette de vivants peuplant l’estaminet, pas un ne sembla remarquer l’intrusion du nouveau venu. John Duran s’appropria la face nord du zinc, l’autre côté étant occupé par un grand escogriffe avec un visage couturé à la joue gauche. Impassible, agrippé à sa chope comme s’il craignait qu’on la lui prenne.

Derrière le comptoir, celui qui était sans doute le taulier, homme de taille modeste et crâne dégarni, essuyait les verres méthodiquement. Ça sentait les effluves de fin de soirée. Quelque temps auparavant, l’endroit avait dû être cerné par une horde de buveurs. Des mégots jonchaient le parterre, des petites flaques de bière maculaient le zinc, des ronds de verres dessinaient comme des anneaux olympiques.

Au fond du bar, un couple était assis. Le jeune homme, cheveux courts bien dégagés sur la nuque, voûté. John Duran voyait surtout un large dos arrondi, qui causait avec véhémence à un petit bout de femme au visage rond. Un visage d’enfant. Elle ne semblait ni voir ni entendre son interlocuteur. John Duran se concentra sur cette fille. Elle avait des grands yeux et des longs cils. La bouche qui béait comme si elle manquait d’air. Une mèche bleue lui tombait sur le front.

Il vit aussi ses mains, petites et agitées. Elle eut un peu de mal à sortir de son paquet une mince cigarette à bout filtre cerclé d’une bague d’or fin. Elle la porta à ses lèvres ouvertes. Au moment de l’allumer, elle intercepta le regard intrigué de John Duran. Elle semblait souffrir d’un strabisme. Par réflexe il se détourna de ce drôle de regard. Il transpirait beaucoup. Il réclama une chopine. Le petit homme derrière le zinc le servit tout de suite. Il la vida d’une traite, en recommanda une autre sans attendre. On rejoua la scène.

Il reposa la chope et soudain il eût honte, sans raison évidente. L’escogriffe face à lui le fixait. Il avait tout vu, cette grande carcasse ne le quittait pas des yeux. Cet acharnement dans le regard, cette révoltante revue de détails. « Mais pourquoi me regarde-t-il ainsi ? Pourquoi persiste-t-il à me mater comme ça ? Qu’est-ce qu’il a, qu’est-ce que je lui ai fait ? Je n’ai pas le droit de boire de la bière ? C’est pourtant bien dans ce genre de lieu qu’on peut consommer sans culpabilité. Lui aussi il est bien en train de picoler. Même qu’il se cramponne à son verre, c’est tout dire s’il y tient. » 

John Duran aurait voulu intervenir, apostropher l’énergumène et le sommer de s’expliquer sur-le-champ. Est-ce qu’il avait une tache sur le nez ? Est-ce que sa gueule ne lui revenait pas ? Est-ce que ses cheveux étaient en train de prendre feu ? À quoi bon s’offusquer, le mieux était d’ignorer tout ça. Ce qui n’était pas si facile.

« Il faut que je pense à autre chose. Si je me tourne un peu trop vers ma gauche, je vais rencontrer à nouveau le regard trouble de la fille. Si je me décline plutôt vers la droite, je ne fais plus face à mon gros curieux, mais je devine quand même son regard inquisiteur. Si je le jauge autant qu’il le fait en ma direction, je m’implique dans un tir croisé de regards, un bras de fer sans queue ni tête. Si je me retourne carrément, mon géant va interpréter ça comme une déroute, une lâche démission. Je pourrais foutre le camp, mais je n’en ai pas envie. J’ai galéré pour dégotter ce trou à rat et je veux y rester encore un moment. Je veux savoir pourquoi ce grand con me regarde de travers, et puis il y a cette fille. Elle m’intrigue. Elle est là, tout hallucinée, face à une espèce de déjanté qui cause sans jamais s’arrêter. »

Le déjanté en question se déplia, manoeuvra laborieusement, faillit renverser une chaise. Il devait faire deux mètres. Il s’avança vers John Duran, les yeux désaxés. Il marchait de travers, tanguait. Il bouscula John Duran au passage avant d’ouvrir la porte des toilettes à côté du flipper. John Duran regarda aussitôt du côté de la place laissée vacante, ce vide dans le décor permettant une meilleure appréciation du visage rond. Sur la table : deux tasses de café et un cendrier plein de mégots froids, de cendre noire.

Ainsi ils buvaient du café et ils fumaient comme des pompiers. Ils avaient sans doute goûté à des substances interdites. « Ce sont des junkies. Ça y’est, j’observe à nouveau la petite. Je peux la regarder tranquillement, elle ne me zyeute pas. Elle a l’air paumé. Mais elle a aussi un visage d’ange. Un peu calciné, un peu déchu, mais un ange quand même. Elle a dégringolé de son nuage. Marrant, elle a un œil lucide, un autre hagard, et les deux ensemble lui confèrent une étrangeté. Une anomalie. Cette divergence me la rend irréelle. »

Dichotomie entre les deux billes oculaires, comme si elles n’appartenaient pas à la même personne. Ou comme si cette même personne avait un visage scindé en deux parties distinctes. L’œil hagard était bien sûr perdu dans le vague, pas un vague à l’âme, mais un œil injecté de trouble. En revanche l’autre œil, la bille lucide, scrutait ce qu’il percevait. Rien ne lui échappait. Quand cet œil à nouveau sondât le regard de John Duran – pas la bouche de John Duran, pas les cheveux, pas le nez ou les oreilles, mais bien ses yeux – c’était l’œil lucide qui démasque l’assassin.

John Duran, chaque fois que l’ange défoncé le percutait de son œillade lucide, se sentait confus comme un coupable. Le junkie sortit des toilettes, percuta à nouveau John Duran. Il regagna sa table et faillit renverser sa chaise. Il faucha une tige à la môme. John Duran n’avait pas encore prêté attention au cinquième personnage dans le décor. Attablé, buvant un cognac à petites lampées. John Duran sursauta en le découvrant.

À cause de la tête. Une tête ovale, proéminente à son sommet, un crâne luisant, ciré à l’encaustique, quelques poils épars, anarchiquement disséminés. Une brosse à reluire énorme, usée, avec des poils survivants, rescapés d’un génocide capillaire. Méthodiquement il levait le coude, avec cérémonie. Ses deux yeux, des bigarreaux, étaient braqués droit devant. Ils étaient concentrés sur nulle part. Ils n’avaient pas de point d’ancrage.

John Duran avait oublié tout ce temps l’escogriffe à la cicatrice. Mais celui-ci avait arrêté de le regarder. Il s’apprêtait même à partir. Il salua la compagnie en brandissant une grosse main. De l’autre il tenait une canne blanche. « Salut, frère ! », s’écria-t-il. « Salut, brother !, lui répondit le taulier, Fais attention quand tu prends le volant, tu vas encore nous renverser un piéton. » Fier de sa boutade, le petit taulier se mit à rire. Brother s’esclaffa à son tour.

Le chœur hilare résonnait comme dans un de ces absurdes cauchemars vous faisant bondir en pleine nuit. Ces gloussements idiots tuaient la quiétude du bar, faisaient interférence avec la bande-son du bar : monologue aberrant du junkie, bruit de verres s’entrechoquant, clapet de la langue du buveur de cognac. John Duran avait été stupide en se prenant pour la cible. Et puis il se disait qu’après tout, Brother face à lui, avec ses yeux figés sur lui, sans qu’il ne sache qu’il fût atteint de cécité, il pouvait bien y avoir maldonne.

Son imagination s’était affolée pour rien. Il décida d’y remédier en décidant que la môme non plus ne le voyait même pas. Du moins qu’elle ne le jugeait pas. Son regard était incommodé par un léger strabisme, c’était tout. Interpréter ses œillades intoxiquées comme des coups de revolver était absurde. De la pure parano.

[Prochain épisode : John Duran rentrera chez lui…]

par Nico
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