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Jeudi 30 août 2007

Enriqueta, Captainelili, Yap et celles-et-ceux qui ont l’amabilité de me suivre dans mes élucubrations, inutile que je vous fasse un résumé ;)

Quant à ceux qui ont atterri ici par erreur après avoir tapé sur Gougueule : « femme mure en tenue aguichante », « blog adulte rondeurs », « secrétaires de bureau en collants », « l’amour c’est la guerre », « jolis nichons » ou autre « coïts fougueux », prenez donc la peine de lire ce qui suit, ça vous changera un peu les idées…

Colin était plongé dans une somnolence moins salutaire que contrariée, peut-être à cause de la digestion tant la collation, arrosée au vin rouge puis au whisky écossais, fût abondante, quand au cœur de la nuit il perçut un grincement de porte, suivi du froissement de l’étoffe occasionné par l’exécution d’un hâtif strip-tease. Il entendit ensuite un bruit de pas feutrés signalant la progression à tâtons d’une silhouette confuse.

Malgré l’obscurité, ses yeux encore enténébrés comprirent l’état de nudité dans lequel se trouvait le corps fantomatique s’approchant tout près. « Bon sang, s’écria-t-il dans sa tête, elle ne perd pas le nord la gredine. Mais je n’ai pas envie de la baiser, moi ! J’ai mal au crâne et je suis fourbu. Á moins que je ne sois en train de rêver… »

Mais les mains agiles s’agrippant à ses sous-vêtements, les manipulant avec la frénésie d’une compulsive déshabilleuse, parcourant l’épiderme de sa victime léthargique, toute cette agitation manuelle était bien concrète. Comme s’avérât bien réelle la langue furetant à l’endroit qu’elle connaissait déjà…

Trop abasourdi pour tenter de repousser l’agresseur, impuissant à réagir, mais pas à exhiber la trahison de son membre actif – ce goujat-là s’étant désolidarisé de son maître – Colin une nouvelle fois céda à l’ardeur de la petite dépravée, celle-ci ne temporisant guère, chevauchant sans complexe son amant éphémère, caracolant comme si elle engageait sa vie entière dans une course à la poursuite d’on ne sait quelle chimère, produisant sans réserve une série continue d’halètements terrifiants tant ils supposaient l’asphyxie imminente.

Convaincu par la pugnacité de l’hystérique écuyère, notre invité-surprise ordonna la décrispation de tout son être, qu’il lui fut possible de profiter pleinement de l’évènement plutôt que de le gâcher en faisant des manières. Plus que par son insolente détermination, il fut séduit par sa fébrilité, les tremblements de son bassin effarouché, la trépidation de ses cuisses épileptiques, les convulsions de son ventre brûlant, l’émotion transmise par ses doigts énervés.

Ainsi il avait encore capitulé, il s’était abandonné ; soudoyé, vaincu par la grande motivation de l’effrontée, dont les forces décuplèrent durant le crescendo du plaisir, l’abdomen cabré, dur et lisse, les seins menus transformés en pectoraux saillants. Il tenta de contenir l’affolement de ce corps si indécemment tourmenté en lui saisissant les hanches.

Ce fut au moment où ses yeux habitués à la pénombre croisèrent ceux de sa partenaire, qu’il prit acte de l’incroyable méprise. Au moment même où il avait choisi d’en finir, la bouche extasiée de la jouisseuse entonna une plainte saccadée, expulsant une avalanche de petits cris ressemblant… à des couinements de souris !

Oui le moment pendant lequel il découvrit horrifié la véritable identité du visage au-dessus du sien, un visage enlaidi et embelli, grimaçant et ravi, coïncidait avec celui de la simultanée pâmoison. Non ce n’était pas Linette, ça n’avait jamais été Linette ! Oh l’atroce quiproquo, il s’agissait en réalité de Martine, dans toute sa criante vérité !

La furie désormais assagie se lova tout contre son bel amant, l’enveloppant de ses bras chaleureux, ses jambes moites, son haleine fiévreuse. « Tu as aimé notre chevauchée fantastique dans notre igloo douillet, mon Paul-Etienne ? » Sous le choc, Colin ne prit pas la peine de répondre, non plus de repousser ce corps agglutiné au sien, comme la chair mélangée des amants qui partagent une profonde complicité.

« Ah ça fait du bien de prendre son fade, dit-elle avec une voix de collégienne égrillarde, et ce petit goût d’interdit procure beaucoup d’agrément à la bagatelle. Tu ne croies pas, partenaire ? Mais réponds à la fin ! » « Qu’est-ce que tu veux que je te dise ? Je sais plus où j’habite avec vos intrigues… Et puis d’abord, quelle mouche t’a piquée pour oser pareille entourloupe ? »       

« Tu me demandes ce qui m’a pris ? Nous étions deux, je te signale. Á moins que tu ne sois déçu, pensant t’envoyer en l’air avec cette abrutie de Linette. » « Linette ou toi, pour moi ça revient presque au même. Sauf qu’avec ton raffut, on a dû alarmer le gros. »

« Il n’y a donc que ça qui te travaille. Je te rassure, quand mon cher mari en écrase, une guerre peut se déclencher qu’il ne ressentira rien... Ecoute-moi, ça me fera autant plaisir que de faire l’amour, parce j’ai aussi perdu l’habitude d’être entendue. Je hais cette pisseuse qu’il m’a imposée, et d’ailleurs, je n’ai jamais vraiment compris ce qu’il lui trouvait. Il a le don de m’énerver au possible lorsqu’il dit qu’il est tombé sous le charme parce qu’elle lui aurait fait penser à moi en plus jeune. Je ne prends décidément pas ça pour un compliment. Bref, peu importe…

C’est pendant la soirée que j’ai décidé de réécrire le scénario de Régis. Pourquoi ce serait toujours à lui de tout décider ? Mais si mon idée a pu germer, c’est parce que tu ne m’étais pas indifférent. N’oublions pas que j’ai été amoureuse de toi, même si c’était il y a longtemps. Tout se recoupe et les boucles se bouclent, voilà ma philosophie. »

« Tu as donc remplacé au pied lever la petite corrompue… Elle ne va pas nous faire du foin à ce propos ? » « Rien à craindre. Je l’ai interceptée tandis qu’elle s’apprêtait à te rejoindre, puis je l’ai sommée de partir sous prétexte que notre bel-ami d’un soir avait insisté pour ne pas être dérangé pendant sa nuit. Ensuite je simulerai la jalousie auprès de mon tendre époux afin de donner de la cohésion à mon initiative. Ça le flattera plus que ça ne l’offusquera. Je connais bien cet ours mal léché, depuis le temps que je partage sa vie. »

« Etanche plutôt ma curiosité : quelle a été la réelle motivation de ton opportuniste subterfuge ? Réaliser un fantasme ? Assouvir ta vengeance ? Satisfaire une envie pressante ? »

[la réponse dans le prochain épisode, qui sera aussi le dernier…]

 
par Nico
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Samedi 25 août 2007

« Sur la banquise aux heures de pointe, il arrive que deux traîneaux se croisent… même dans le trou du cul du monde tout est possible » [proverbe esquimau]

Après qu’elle eût posée son modeste fessier sur le canapé, juste à côté de Colin, Martine devint soudain bavarde…

« Tout ça me rappelle un reportage sur les esquimaux que j’ai vu un jour à la télé. On y suivait à la trace un explorateur du Grand Nord, un certain Paul-Etienne, je crois. Et voilà qu’on le retrouve dans un igloo, partageant le repas avec la famille qui y habite. Á la fin, la femme du chef de la petite tribu se lève en silence, puis va se tapir derrière un épais rideau de fourrures délimitant la partie qui fait office de chambre conjugale. Et le Paul-Etienne, qui connaît le patois du coin, a bien compris ce qu’attend de lui le mari autoritaire sous des dehors débonnaires…

Sachant qu’il n’est pas très conseillé de contrarier le manitou en s’offusquant devant la tradition, notre explorateur s’exécute, s’en allant rejoindre sans discuter la compagne de son hôte. Bien sûr, comme c’est un reportage grand public et qui se doit de rester convenable, on n’assiste pas en direct à l’aparté. Mais on comprend que notre aventurier s’est vu dans l’obligation d’honorer la bonne dame… Voilà pourquoi on peut dire des esquimaux qu’ils ont vraiment le sens de l’hospitalité. »

Fière de son effet, aussi d’être parvenue à aligner autant de mots d’une traite, Martine se frotta les menottes tout en souriant béatement, tandis que la tête à Régis ressembla à celle d’un petit garçon pas content : « Tu débloques ma pauvre, ton histoire d’esquimaux est complètement incongrue. Mais je te vois venir… C’est ta manière à toi de signifier que je ne sais pas recevoir les amis. » « Mais pas du tout, se défendit l’épouse, outrée par cette interprétation paranoïaque, C’est juste qu’on causait sur le thème de l’hospitalité et que ça m’a rappelé ce documentaire sur le Pôle Nord, ça ne va pas plus loin. »

« J’ai déjà entendu parler de l’anecdote, intervint Colin soudain gagné par l’envie de se faire le complice de Martine, ce grand voyageur, qui en a pourtant déjà vu d’autres, contraint de satisfaire Madame dans un igloo pour ne pas froisser Monsieur… Pour sûr que ça mérite d’être évoqué. » « Et même que Paul-Etienne raconte après que c’était pas trop le pied, s’excita Martine, cause que la dame esquimaude avait la peau toute enduite d’huile de phoque. » Et elle se mit à glousser, avec un rire comme le couinement d’une souris, rougissante jouvencelle émoustillée par la salacité de ses propres dires.   

« Très drôle, bouda Régis, il n’empêche qu’il y a hospitalité et hospitalité. Il ne faut pas non plus franchir la frontière du malsain et du n’importe quoi. » Puis ils épuisèrent le sujet, Régis se débrouillant pour qu’il en fût ainsi en enchaînant sur les souvenirs d’école, seul lien véritable entre les deux hommes. Colin devinait que son comparse d’un soir cherchait à exclure sa moitié de la conversation. L’épisode de Paul-Etienne le montrait, une autre intervention de Martine, s’engouffrant dans le nouveau sujet abordé, le confirma :

« Après avoir produit un effort de mémoire, je me souviens maintenant avec plus de discernement de cette période pendant laquelle je m’étais amourachée de vous, Colin. C’est que je vous trouvais si trognon, et mon cœur de petite fille qui s’affolait chaque fois que je vous croisais… Enfin bref, tout cela s’est passé il y a si longtemps et nous étions si jeunes… »

Aussitôt dit aussitôt regretté, d’après l’expression de son visage furtivement crispé, consciente d’avoir encore agacé le maître de maison en y allant de son petit commentaire. Ce qui ne manqua pas, Régis lui adressant un regard furieux. Alors elle préféra aller se réfugier dans la cuisine avant de devoir affronter sa réaction tonitruante. Le départ précipité de Martine empêcha en effet l’explosion de colère. Et l’irascible put reprendre le fil de ses fastidieuses palabres, discutant boulot, bagnoles, assurance-vie…

Colin décrochait de plus en plus, Régis l’ennuyant et la fatigue s’installant. Martine partageait le même état, errant comme une âme en peine entre les pièces, émettant de longs soupirs, finissant par annoncer son départ en direction de la chambre, nouvelle qui soulagea Régis. « C’est ça, bon vent et fais de beaux rêves. » « Je ne vais pas me gêner », dit-elle avant de s’effacer définitivement. Régis, toisant Colin d’un air ébaubi, sembla vouloir dire : « Qu’est-ce qu’elle a voulu dire par là ? » Puis il remplit les verres à ras bord.

« Maintenant qu’on est enfin entre hommes, on va pouvoir causer sans retenue… Bon d’accord, tu as fini par accepter de passer la nuit chez nous, mais je ne sais toujours pas ce que tu mijotes en réalité concernant la Linette. Je te rappelle en effet que la coquine va rappliquer au coeur de la nuit, comme convenu entre elle et moi, et avec pour mission de réveiller tes sens. » « Oui, j’avais malheureusement bien compris. En fait je me demande pourquoi j’ai donné mon accord pour ce nouvel avatar. Je crois bien que je ne contrôle pas la situation, tout simplement. »

« C’est plutôt que tu te poses trop de questions et que ça bride l’assouvissement de tes désirs. Tu barricades ta libido derrière des obstacles virtuels, fomentés de toutes pièces à partir du sentiment de culpabilité. Je sais de quoi je parle, fripouille. Si j’ai intégré la petite Linette dans mon intimité, ce n’est certainement pas pour sanctionner Martine, mais c’est au contraire dans l’intention louable d’insuffler à notre couple un second souffle pour éviter qu’il ne s’étiole. »

« Incroyable ce que cet hypocrite ne va pas inventer pour justifier son imbroglio sexuel, se dit Colin, et ce qui me fait marrer c’est qu’il s’imagine m’apporter une réjouissante gratification en m’offrant les services de sa vulgaire complice en espiègleries. Pourtant je ne sais toujours pas pourquoi j’ai cédé aussi facilement. Là encore il n’est pas trop tard pour tout arrêter, mais c’est comme si je n’avais plus la force de m’opposer à mon hôte, un peu comme si je lui étais redevable de quelque chose. Oui mais de quoi ? »

« Á quoi tu penses, satané brigand ? Tu ne serais pas en train d’anticiper dans ta tête les festivités nocturnes ? » « Trêve de plaisanterie, dit Colin soudain sérieux, je ne voudrais pas m’immiscer dans ton couple, bien que d’une certaine manière cela soit déjà fait, cependant je suis au regret de considérer le contexte comme étant surréaliste… Cette voisine avec laquelle tu batifoles impunément, qui va et vient dans votre appartement où une pièce lui est même réservée, tout ça sous les yeux de ta légitime soi-disant consentante, faut reconnaître que c’est pas banal comme sac de nœuds. »

« Détrompe-toi… sans affirmer que c’est devenu la norme, de plus en plus de couples ont recours à ce genre de combinatoire pour pimenter leur bluette inscrite sur le long cours, qui ne peut que péricliter sous le joug de la routine. Et ce qui ne gâte rien, même que ça consolide les liens matrimoniaux. Un exemple ?...

J’avoue qu’au début ma Martine s’est montrée réticente, vivant cette nouvelle donne comme une indélicate intrusion dans sa sphère privée. Mais elle a vite assimilé le fait que mes escapades avec la Linette ne nuisaient en rien à la pérennité de notre union sacrée. Jouant le jeu jusqu’à traiter notre précieuse équipière comme si elle n’était autre que sa fille, et ne la percevant plus ainsi en tant que rivale, Martine, en faisant preuve d’une telle largesse d’esprit, m’a épaté à ce point que mon amour pour elle est reparti de plus belle. »

Colin n’était pas convaincu mais il n’en laissa rien paraître. Il exprima sa lassitude par un bâillement lui doublant de volume sa bouche atrophiée par l’étirement. « Je vois que tu as l’air exténué, camarade. Va donc te coucher, tu auras besoin de toutes tes forces pour assurer avec notre lascive égérie. Justement à propos de celle-ci, que je la partage avec un ami prouve, si besoin en était, qu’elle est à la traîne de Martine sur l’échelle de mes sentiments. Mon importante aptitude pour l’hospitalité n’admettra jamais l’hypothèse esquimaude. »

Sur ces mots, il accompagna son convive jusqu’à la chambrette, le prit à nouveau dans ses bras, Colin interprétant cette dernière embrassade comme un encouragement. Une fois seul, il émit un profond soupir de soulagement, enfin délesté du poids de Régis, s’engouffra dans les draps en même temps que dans le sommeil.

[Colin va-t-il se faire violer par Linette ?...]
 
par Nico
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Mardi 21 août 2007

Colin retrouve Régis. Régis invite Colin… Dîner chez les Coupot. Martine met la table, Régis et Colin passent à table. Arrive Linette… Colin fait honneur à la table. Arrive le dessert : Linette passe sous la table. Régis quitte la table, Martine restée à table regarde Colin. Délire chez les Coupot… Régis et Martine passent à table : Linette n’est pas leur fille…

 

Colin eut la preuve que Linette n’était pas muette, lorsque cette dernière réapparut et déclama d’une voix nasillarde : « C’est pas tout ça, mais faut que j’y aille. Bonsoir papa, bonsoir maman. » « Bonsoir ma fille, dit Régis avec une voix de père, et n’oublie pas de dire bonsoir à Colin. » « Bah, pour quoi faire, demanda-t-elle, puisque je vais le revoir tout à l’heure ? » « Ce n’est pas une raison pour te débiner en omettant la politesse. Alors tu dis bonsoir à notre invité d’honneur, et ce n’est pas là une supplique de ma part, mais un ordre ! »

La fausse fille Coupot ne se fit pas prier, approcha encore tout près son visage de celui de Colin, lui pénétra la bouche de son farouche appendice salivaire, langue musclée procédant à un tour de piste avant de se retirer comme elle était venue. « Y’a pas à dire, commenta Régis goguenard, elle est affectueuse notre Linette. » Colin d’une main prompte essuya ses lèvres profanées, tandis que la porte claqua derrière Linette.

« Elle est surtout vulgaire et mal élevée », s’indigna gentiment Martine. « Allons ma douce, réagit Régis, tu exagères toujours, Linette est une brave fille pas bégueule pour un sou et qui ne triche pas. Faut pas se fier aux apparences. Les gens émettent souvent des jugements à l’emporte-pièce. »

Colin haussa le ton : « Dis-moi voir le père incestueux, voilà que tu me dois encore une explication… Qu’est-ce qu’elle insinuait, la si complaisante et dévouée fillette à papounet, quand elle prétendait qu’on allait se revoir tout à l’heure ? Hein, c’est quoi cette fois le guet-apens ? »

« Tu continues à te méprendre sur toute la ligne mon copain, dit Régis sur un ton qui semblait presque sincère, j’avais seulement pour projet de te faire profiter du confort de notre douillette chambre d’ami, toujours dans la même logique hospitalière, et la petite Linette occupant d’habitude la turne, vous l’auriez alors partagée, louable combinaison motivée par un pur principe de saine convivialité. Pourquoi voir le mal partout ? »

« Ce n’est pas le mal que je vois ici, mais la démence, le delirium à plein tube. Pincez-moi que je me réveille et que cesse enfin ce rêve inconvenant !... En le disant de manière suffisamment euphémique pour que ça paraisse naturel, tu voudrais en somme et ni plus ni moins que je couche avec ta sauterelle. Non merci sans façon, monsieur Coupot. Même si c’est gratuit, je refuse catégoriquement de m’embarquer dans de la galipette avec ta brillante ingénue. »

« Tu n’avais pourtant pas l’air trop malheureux quand la petite galante te manoeuvrait sous la table, releva Régis narquois, et à aucun moment tu n’as critiqué son application dans le travail. En revanche je te supplie d’arrêter de me méjuger. Que tu doutes de ma loyauté me vexe profondément, même si je puis concevoir ton étonnement face à des perspectives qui peuvent te sembler aussi… imprévisibles. Mais moi j’ai tout prévu car j’ai tenu dès le départ à ce que tu sois reçu comme un prince. Bordel, où est le vice dans pareille initiative ? Et puis à quoi bon vivre s’il n’y avait jamais d’imprévu ? La vie est déjà assez monotone comme ça… »

« Sur ce point tu as sans doute raison, confirma Colin, et puis après tout, voilà que je n’ai plus envie de remettre en question ton sens de la bienveillance. » « Oh comme tu me rassures, soupira d’aise Régis, tu me fais enfin plaisir en me disant cela. Dans mes bras que je te serre fort ! »

Colin eut encore à subir l’étreinte de l’ours, cette fois devant les yeux larmoyants de Martine. La scène était touchante ou burlesque, selon l’angle de perception. Il avait décidé de se montrer plus détendu avec ses hôtes en dédramatisant l’affaire. Non pas que Régis avait fini par le séduire avec sa conception extrême de l’hospitalité, mais surtout, il n’avait plus très envie de se rebeller, préférant opter pour l’indolence de l’acceptation plutôt que l’effort de la contestation, à ce moment précis de la soirée où l’avait envahi cette si confortable sensation de torpeur.

Reprenant place après l’accolade, Colin surenchérit : « Toi aussi tu me fais finalement plaisir, en t’échinant de la sorte pour que je me sente comme dans mes petits souliers. » « C’est surtout la petite Linette qui vous a fait plaisir », lâcha Martine sur un ton espiègle que nous ne lui connaissions pas encore.

« Je trouve ta remarque un peu déplacée », s’insurgea gentiment Régis. « Laissons cela, ce n’est vraiment pas grave, dit Colin, Martine a de la répartie et ça n’est pas pour me déplaire. Et tout bien réfléchi, quoi que mon hôtel soit à deux pas, j’accepte pour cette nuit la chambre d’ami. Ça me changera de décor, et j’avoue que le consistant dîner m’a rendu un peu léthargique. Savoir ainsi mon lit à portée de mains me tranquillisera davantage. »

Les Coupot devinrent enjoués. Colin se montrait désormais amusant. « Ce qui veut dire aussi, dit Régis, que tu serais alors partant pour que Linette t’accompagne dans ton sommeil, puisqu’il est prévu qu’elle rentre dormir dans la nuit… »

« Tu es un sacré obstiné dans ton genre. C’est que tu y tiens, au bon déroulement de ton scénario. Á mon niveau je ne promets rien, étant un piètre acteur, sauf parfois quand je suis gagné par l’inspiration. Mais dans l’éventualité où je remettrais le couvert avec la petite ribaude de service, le dessert de tout à l’heure serait alors à reconsidérer en hors-d’œuvre. »

Les Coupot s’esclaffèrent. Leur invité devenait impayable. Puis d’un commun accord, le trio repassa au salon… Installé sur le canapé un verre de scotch à la main, Colin vivait un peu mieux son rôle insolite d’ami de la famille, se permettant de taquiner Régis à propos de son excentrée hospitalité.

Pouvoir chambrer le gros lui octroyait un regain de dignité après l’épisode scabreux du dessert, tout de même vécu comme un affront, Colin ayant eu le sentiment d’avoir été le jouet d’une diabolique machination. Et ce fut aussi le moment de l’intrigue où la timide Martine se montra le plus loquace…

[qu’est-ce que Martine va bien nous raconter ?...]
 
par Nico
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Samedi 18 août 2007

Dans une ville qu’il ne connaît pas, Colin retrouve Régis, un individu qu’il a eu connu il y a longtemps. Invité chez celui-ci le soir-même, Martine l’épouse tient sagement son rôle d’hôtesse, et Linette la fille se contente de faire acte de présence… jusqu’au terme du copieux repas, où, sous le commandement du maître de cérémonie, elle s’acquitte de la tâche qui lui a été impartie, et c’est alors que notre Colin tout ébaubi a droit à un dessert aussi inattendu qu’embarrassant…

 

Martine s’était rassise dans sa position contrite : « Il nous faut admettre que Colin puisse se sentir déconcerté par ce qui vient de se passer. C’est même une hypothèse que nous n’avions pas manqué de soulever, n’est-ce pas ? »

« Mais il ne s’est rien passé de fâcheux, se fâcha Régis, et même qu’il y en a beaucoup qui aimeraient être à sa place. Une petite faveur après un bon repas, où est le problème ? C’est bien nous, les petits bourgeois rétrogrades, qui voyons le mal partout. » « Je suis d’accord sur le fond, ce n’est pas la peine de te mettre en colère, dit Martine calmement, Non je ne conteste pas le principe de la récompense, juste qu’on devrait le mettre au parfum à propos de la petite. » « Oui tu as raison sur ce point, dit Régis rasséréné, il faut le lui dire, surtout que ça ne pourra que le déculpabiliser. C’est vrai quoi, mon Colin, je veux que tu te sentes à l’aise, comme si tu étais chez toi. »

« Mais je ne suis pas chez moi, riposta Colin, non plus un membre de la famille ! Figurez-vous, les Thénardier, que j’ai enfin pigé votre manège. C’est carrément un complot ! Vous essayez de me refourguer votre Cosette, c’est bien ça ? Vous n’arrivez pas à la caser alors vous avez monté ce petit numéro de music-hall ; on ne sait jamais, des fois que ça marche. Mais le coup de la gâterie, c’est à tomber à la renverse. La déculottée à la hussarde, pour sûr ça dépasse l’entendement ! »

Martine leva le doigt pour demander la parole : « Vous vous méprenez, Colin. Il n’y a aucune manigance derrière tout ça. De toute façon, Linette n’est pas notre fille. Voilà ce qu’on voulait vous dire. Linette est juste une voisine. Enfin, pour être un peu plus précis, elle est la maîtresse de Régis. » « Maîtresse est un bien grand mot, rectifia l’époux, il faut toujours que tu exagères. Linette est une amie et rien de plus. Ce n’est pas parce que je couche avec elle de temps en temps… Non il ne s’agit entre nous que de simples rapports amicaux, ça ne va guère plus loin et ça ne mange pas de pain. »

« Il n’y a plus de doute, pensa Colin, je suis chez les dingues. » Mais que la petite dévergondée ne fut finalement pas leur fille le soulagea. Sans absoudre complètement le côté malsain de l’aventure, cette information lui ôtait un peu de sa sordidité.

« Vu qu’elle est notre voisine et que je la croisais souvent, décida de se justifier Régis, j’ai fini par flasher sur elle, mais pour la seule raison qu’elle me faisait penser à Martine étant plus jeune. Je tiens à apporter cette précision car elle a son importance. Bref, ne tolérant plus de garder secret mon fantasme, j’ai préféré avoir la franchise d’en causer à ma chère et tendre. Et Martine, qui est une femme très compréhensive, a accepté que je devienne intime avec la Linette. Honnêtement, où est le mal dans tout ça ? La vérité, c’est que Martine et moi formons un couple libéré et ouvert d’esprit. » « Et dès nos retrouvailles, intervint Colin, tu as eu l’idée géniale de lui faire tenir le rôle de la gentille fifille à son papa et à sa maman… Ça aussi ça fait partie de tes fantasmes ? »

« Non Colin, ça n’a rien à voir avec une quelconque élucubration libidineuse. Je la fais passer pour notre fille depuis le début, et ce dans la seule intention d’éviter les rumeurs inconsidérées. Les gens ne peuvent pas comprendre… » « Admettons, admit Colin, mais en ce qui concerne le dessert, comme tu l’appelles si délicatement, quelle est donc la finalité de cette autre idée saugrenue ? »

« Je vois que tu exiges des explications. Dans ce cas, reprenons à la base : d’abord je cause à mes deux compagnes de ta venue imminente, ensuite je leur propose le scénario qui s’est imposé à moi entre temps, Linette daignant sans hésiter y apporter sa contribution, ce qui ne m’a guère étonné de sa part tant la gamine aime à rendre service. L’objectif de l’entreprise n’a jamais été la vengeance, contrairement à ton insinuation préalable. Et me venger de quoi, étant donné que la petite Martine amourachée du petit Colin a consenti, après avoir grandi, à devenir madame Coupot ? Non, l’objectif de l’entreprise, je te l’ai pourtant signifié à plusieurs reprises, c’est l’hospitalité et rien d’autre. Tout ému d’avoir retrouvé un ami d’enfance, j’ai tenu à t’inviter dignement, sans faire les choses à moitié. C’est vrai quoi, je voulais seulement t’offrir le meilleur accueil possible. C’est que les gens ne savent plus recevoir… »

Régis se mit à pleurer. Martine vint aussitôt le consoler : « Ne te mets donc pas dans des états pareils. Tu sais que c’est mauvais pour ce que tu as. Et ne t’inquiètes pas pour Colin, je suis persuadée qu’il a très bien compris le sens de ta démarche. » Colin opina du chef à l’adresse de Martine, celle-ci guettant la réaction du convive tant choyé. Il esquissa même un sourire pour simuler davantage son approbation. « Que le gros pleurnichard ait pris à cœur son rôle d’Amphitryon, non bien sûr qu’on ne peut le lui enlever, commenta-t-il dans sa tête, M’enfin tout de même : qui me croira si je raconte un jour cette histoire ? »

[à suivre…]
 

  


  


 
par Nico
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Mardi 14 août 2007

Colin Maillard tombe par hasard sur un copain-d’avant, et celui-ci de lui chanter : « Viens à la maison / Y’a le printemps qui t’attend »… Pendant le dîner, Régis Coupot déblatère la bouche pleine, son épouse Martine paraît empruntée, et leur fille Linette ne pipe mot… 

 

« Il faut que les choses soient claires entre nous, fripouille. Chez moi, l’hospitalité c’est sacré. Je veux que tu te sentes à ton aise, comme si tu étais chez toi. » « Rassure-toi je me sens très bien, mentit Colin, et je tiens particulièrement à féliciter Martine pour son excellent repas. » La confusion de la cuisinière se manifesta par un sourire coincé et des joues empourprées. « Attends mon salaud ce n’est pas fini, jubila Régis, tu n’as pas encore eu droit à ton dessert, et crois-moi que tu vas bougrement apprécier. »

Même au cours des soirées les plus soporifiques, il peut advenir un évènement complètement imprévisible. Voilà au moins l’enseignement qu’il en retirera, après qu’il aura dû subir la désolante compagnie de la famille Coupot...

Sans doute que les dernières paroles prononcées par le père servirent de signal à l’intention du fruit de ses entrailles, Linette se levant machinalement, les paupières baissées, comme sous l’empire d’un envoûtement, pour aussitôt se glisser sous la table et se positionner à hauteur des jambes de Colin, puis s’occuper de la braguette de son pantalon. Sans attendre d’être gagné par la stupeur relative à pareille forfaiture, l’agressé tenta de repousser la possédée en lui empoignant la tignasse, tirant dessus quitte à en arracher les racines. Peine perdue, il ne lui fut jamais possible de décoller la diablesse, rivée à son bas-ventre mieux qu’une sangsue, parvenant à extraire l’organe convoité avec une dextérité hors du commun, ne perdant guère de temps à entamer son labeur sans que rien ni personne ne puissent l’arrêter.

« Mais laisse-toi faire nom d’un petit bonhomme, vociféra l’odieux géniteur en projetant une salve de postillons comme on lancerait une poignée de graviers, Lâche prise tête de mule, et goûte au dessert sans culpabiliser ! Faut-il que je te répète que tu es ici chez toi ? » « C’est… c’est que je suis très très gêné », articula piteusement Colin. » « Mais faut pas, mon bon vieux copain. Sais-tu que là où y’a de la gêne, eh bien y’a pas de plaisir, n’est ce pas Martine ? » « Pour sûr Régis, dit-elle sur un ton monocorde, force est de reconnaître que la gêne empêche très souvent le plaisir. »

« Exactement, Colin Maillard, que tu le veuilles ou non, c’est ainsi que je conçois l’hospitalité. Quand je reçois un ami, ce qui ma foi n’arrive pas souvent, et c’est d’ailleurs en ce sens que tu es un vrai privilégié, je veux qu’il s’en souvienne, de son passage chez Régis Coupot ! » Sur ce, il se leva : « Vous m’excuserez messieurs-dames, mais il faut que j’aille là où vous ne pouvez pas aller à ma place. »

Et il se mit à rire bruyamment, et Colin vécut cette infâme expression de gaieté comme une véritable atteinte à sa dignité, même si sur ce point il avait largement franchi un cap, le problème ne se situant plus au niveau de la gêne, son orgueil ayant volé en éclats tandis que la déroutante Linette besognait avec méthode et opiniâtreté. Ayant abandonné tout projet de résistance maintenant que le processus était bien engagé, ce qu’il lui fallait endurer dans cette infernale épreuve n’était plus en soi l’exécution des soins intensifs prodigués par l'intrépide petite bénévole, mais la présence incongrue de Martine, qui se tenait toute penaude, recroquevillée sur sa chaise, elle aussi tétanisée comme si elle subissait en même temps l’outrage et sans que l’idée de quitter la pièce ne l’effleure, au contraire de son grossier compagnon, celui-ci ayant tout de même fait preuve d’un minimum de décence en allant se barricader aux toilettes, évitant ainsi d’encombrer son ami pendant la récréative turpitude.

Colin décida par conséquent de mieux se concentrer sur ce qu’il était en train de vivre dans le but de faire abstraction de Martine, Martine qui n’en perdait pas une miette en assistant benoîtement à sa déconvenue. Linette l’aida à faire le vide en précipitant le mouvement, la virulence de l’allure amplifiée permettant à son esprit embrasé de prendre ce qu'il faut de distance avec la délicate réalité. Mais au moment crucial de la déferlante, la mère indigne ne put s’empêcher de lui destiner un regard, et il eut le temps de voir que c’était un regard étrangement langoureux, à la fois brillant et compatissant, alors il ferma aussitôt les yeux, tenta de réprimer les secousses consécutives à son bonheur brutal, oublia un très bref instant les yeux chavirés de Martine posés sur son visage grimaçant.

Lorsque l’affaire fût conclue, tout rentra dans l’ordre. Martine reprit ses activités de maîtresse de maison. Régis réapparut en scandant : « Bon sang qu’est-ce que ça fait du bien ! » Et Linette, après avoir émergé de dessous la table comme si de rien n’était, sans extérioriser le moindre petit signe de satisfaction que génère en principe tout devoir accompli dans les règles de l’art, prit congé tout en réorganisant d’une main la débâcle dans sa chevelure maltraitée, de l’autre s’essuyant la bouche.

Se retrouvant seul face à Régis, Colin, déjà taraudé par l’envie de disparaître sur-le-champ, devait en plus supporter la présence ironique de ce pervers conspirateur, cette tête insolente de vilain garnement qu’il aurait volontiers calottée. « J’espère, mon cher Colin, que tu as apprécié ton dessert. »

« Ecoute-moi bien, Régis Coupot. As-tu conscience de m’avoir installé dans une situation foutrement embarrassante ? Mais qu’est-ce que tu cherches à la fin ? Tu veux te venger de quoi ? » « Mais tu délires à plein pot, l’ami, tu nous fais une crise de parano ou quoi ? Tu entends ça, Martine, Colin croit qu’on lui a tendu un piège. » « Ce ne serait pas mieux si on lui disait la vérité ? », dit Martine.

[à suivre…]

 
par Nico
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Jeudi 9 août 2007

Colin doit séjourner quelque temps dans une ville où il est sensé ne connaître personne, jusqu’à ce qu’il tombe sur une vieille connaissance, un certain Régis, qui aussitôt l’invite à dîner chez lui avec sa femme et sa fille, histoire de fêter leurs retrouvailles, voire plus si affinités…

L’immeuble n’était situé qu’à deux rues d’intervalle de son hôtel. Il sonna à l’interphone. Une voix féminine, à peine audible, lui proposa de monter. Il avait le sentiment d’être réellement attendu de pied ferme, ce qui lui mit un peu la pression. Il n’était pas venu les mains vides, convenances obligent. Une bonne bouteille de vin pour Monsieur, un bouquet de fleurs pour Madame. « Oh mais il ne fallait pas », entonnèrent en chœur les époux.

Régis lui présenta sa moitié, et le mot n’est pas de trop. Martine n’était plus boulotte, mais elle avait conservé sa taille de collégienne, comme si elle s’était contentée de mincir sans se préoccuper de grandir. Colin, l’observant en faisant gaffe à ne pas trop appuyer le regard, s’aperçut qu’il n’avait pas gardé d’elle un souvenir impérissable, la vue de son visage ne lui inspirant aucune réminiscence particulière. On s’installa au salon pour l’apéritif. Pendant le bavardage, conduit exclusivement par Régis, Colin s’il n’était pas à son aise, n’était pas non plus embarrassé. Il se sentait assez indifférent, détaché du contexte.   

Martine, toute à son affaire de maîtresse de maison, allait et venait du salon à la cuisine, ne communiquait que par saccades haletantes, s’efforçait de sourire pour feindre l’amabilité. Elle osa tout de même une phrase à l’intention du convive, articulant avec peine comme s’il n’était pas permis à sa mâchoire d’articuler normalement : « Je me souviens un peu de vous, mais c’est très vague. » « Pourtant tu as été amoureuse de ce satané brigand », intervint Régis en se marrant. » « Peut-être, dit-elle troublée, mais tout cela s’est passé il y a si longtemps et nous étions si jeunes. »

Puis il y eut le bruit d’une clef dans la serrure, suivi d’un grincement de porte annonçant l’apparition d’une jeune femme avec un visage sévère. Elle était accoutrée d’un ensemble vert pomme dont la jupe stricte s’arrêtait sur deux genoux cagneux. « Mon cher Colin, j’ai l’honneur de te présenter ma fille, la gracieuse Linette. Ne fais pas ta timide, ma chérie, et viens dire bonjour à mon vieux copain que j’ai eu la chance de retrouver. Tu vois comme elle tient à pas grand-chose, la vie… »

La dite Linette approcha deux joues osseuses, que Colin affleura avec retenue, craignant de s’y couper. Il constata au passage la frappante ressemblance avec la mère : même visage un peu chafouin, bouche pincée et regard inquiet, bol de cheveux raides s’arrêtant aux épaules. Ensuite le petit monde prit place autour de la table dressée dans la salle de séjour. Et Régis qui ne cessait de répéter : « Tu es ici chez toi, mon ami. »

Il trônait face à son invité, la mère et la fille sur les côtés. Les minutes s’écoulant, l’impression de ne partager l’espace qu’avec le gros Régis l’emporta, tant les deux femmes étaient transparentes. Linette n’ouvrait la bouche que pour y introduire la nourriture. Juste un instant, Colin s’autorisa à fixer cette bouche silencieuse en train de mastiquer, compara le mouvement des maxillaires à une rumination bovine, une régurgitation de vache maigre. Martine intervenait parfois, mais toujours pour des fadaises : « Je vais chercher le gratin dauphinois… Vous reprenez un peu de gigot ? » Elle servait les plats, les débarrassait, s’inquiétait quant à la qualité de sa cuisine. Colin trouva émouvante la modestie d’un tel comportement.

Durant cette fastidieuse réunion de bouches, Colin ne cessait de répéter : « C’est délicieux, Martine. » Et il ne mentait pas en vantant les mérites de la cuisinière. Car s’il s’ennuyait ferme, devant supporter la conversation insipide de Régis, tout en étant un brin agacé par le sens exagéré de l’abnégation chez les deux femmes en présence (ou plutôt en absence), il reconnaissait que les Coupot savaient recevoir en mettant les petits plats dans les grands, s’estimant encore heureux de sauver l’honneur grâce à la régalade.

« Tu vois comme elle tient à pas grand-chose, la vie… » Colin avait perdu le fil, s’il y en avait un, ne comprenant pas pourquoi Régis ressortait à nouveau son dérisoire leitmotiv. « Je dirais même plus, s’entendit-il claironner, La vie ça va ça vient, c’est fait de tous petits riens, ça se chante et ça se danse comme une chanson populaire. » « Hahaha sacré Colin, s’esclaffa Régis tout en lui offrant l’odieux spectacle de sa gueule béant sur une boulette de viande triturée, Tu n’as décidément pas changé pour ce qui est de la déconnade, comme du temps où on était d’insouciants potaches. Tu ne trouves pas, Martine, qu’il n’a pas changé notre ami ? »

Surprise par la question, la circonspecte épouse avala péniblement. Colin assista distinctement au cheminement du bout de victuailles le long de sa gorge fluette, ce qui lui fit penser à une pomme d’Adam fluctuante. Malgré qu’elle faillit s’étouffer, elle parvint à répondre dans un sanglot : « Peut-être, mais tout cela s’est passé il y a si longtemps et nous étions si jeunes… »

Et la Linette qui persistait dans son mutisme… Déjà que d’emblée, Colin l’avait jugée quelconque et inélégante, son silence obtus, cette arrogante indifférence, la rendaient surtout antipathique. « C’est donc ça que Régis tenait tant à me présenter ? » Quand soudain le père lui demanda : « Au fait, comment tu la trouves notre fille ? »

Á son tour l’invité manqua d’avaler de travers. La bienséance ne lui permettant pas d’exprimer franchement son avis, et le zèle des gens bien élevés favorisant même l’hypocrisie, il dut produire un effort pour parvenir à une réponse à peu près décente : « Rien à redire, elle est charmante. » Ce qui eût le don d’attendrir la jeune fille revêche, contre toute attente, tant Colin la crut incapable d’éprouver des sensations, le soudain rosissement de ses joues caves et l’esquisse d’un sourire écorché trahissant son émoi.

« Salopard, s’écria Régis encore la bouche pleine, tu ne vois donc pas que tu troubles ma gentille Linette ? Pour sûr que tu n’as pas changé, toujours aussi séducteur. » Colin avait hâte que cesse toute cette comédie. L’ambiance ne le réjouissait guère, et même qu’il pressentait un coup d’esbroufe de la part de son copain d’enfance, regrettant presque de l’avoir interpellé tout à l’heure. Mais il était à mille lieues d’imaginer ce qui allait réellement lui tomber dessus.

[à suivre...]

 
par Nico
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Lundi 6 août 2007

Tandis qu’il se promenait, Colin repéra un passant dont le visage lui sembla familier. Il lui emboîta le pas, se hissa à sa hauteur : « Excusez-moi Monsieur, je ne voudrais pas paraître importun mais si je me permets de vous solliciter, c’est parce que je crois vous avoir déjà vu quelque part. » Ils s’étaient arrêtés de marcher en même temps. Cette fois à proximité, Colin fut en mesure de l’identifier, discernant la tête du petit garçon sous le masque vieilli de l’adulte : « Bon sang mais c’est toi, Régis ! Je ne me trompe pas, tu t’appelles bien toujours Régis Coupot ? »

Il devina que son vis-à-vis interloqué ne parvenait pas sur le coup à coller un nom sur son visage à lui, se demandant alors si lui-même avait tant changé, ne s’étant pas vu spécialement vieillir, comme il aurait été étranger à sa propre évolution, ou qu’il n’y aurait pas vraiment assisté.

« J’ai beau chercher, je n’arrive pas à vous remettre. » « Dans ce cas, Régis, je vais te donner un indice : Martine la boudeuse... Ça ne te dit rien, ça, Martine la boudeuse ? » « Je veux que ça me dit ! Tu ne serais pas par hasard ce satané brigand de Colin ? Cette fripouille de Colin Maillard,comme tu te faisais appeler autrefois ? » « Lui-même, monsieur Coupot. »

Colin n’escomptait guère plus qu’une simple et franche poignée de mains, ce qui eût été largement suffisant en la circonstance. Il eut droit en réalité à une dynamique accolade, le gaillard l’enserrant avec fougue entre ses bras costauds, tout en lui chantant à l’oreille : « Ce cher Colin, mon bon copain du bon vieux temps d’avant, ah si je m’attendais à te revoir un jour... »

Estimant que l’imposant Régis en fit de trop, vu qu’ils n’avaient jamais été que des copains d’enfance et qu’ils ne vécurent pas ensemble d’évènements majeurs et foncièrement inoubliables, Colin se dégagea de l’emprise de son ancien camarade sans paraître désobligeant, s’appliquant à installer entre eux une distance de principe.

« C’est mon indice qui t’a mis sur la voie ? » « Bien sûr que c’est ça, sinon j’aurais eu un mal fou à te remettre. Penses-tu, la dernière fois qu’on s’est vus c’est à peine si on avait du poil au menton... Martine la boudeuse, tu parles si ça me parle. Ça a même été notre point de discorde. C’est à cause de cette chipie qu’on s’est embrouillés tous les deux. Á cet âge-là on est un peu cons sur les bords, tu ne croies pas, Colin ? »

« Non je ne croie pas, Régis. N’oublions pas que nous avions vécu cela comme une véritable tragédie, car finalement à notre niveau, c’en était une. Souviens-toi de l’affaire : tu en pinçais pour la petite Martine dans le même temps qu’elle n’avait d’yeux que pour ma trogne, et ça t’avait chamboulé à ce point que tu étais devenu mon pire ennemi. Et que tu me déconsidères à cause d’une gamine sans importance m’avait chamboulé à mon tour. »

« C’est marrant que tu te souviennes de l’épisode comme si ça s’était passé hier. Et voilà qu’à mon tour, je me remémore l’intrigue dans le détail… Tu n’étais pas intéressé par la petite Martine parce que tu la trouvais trop boulotte et pas assez futée. Hé bien figure-toi que le monde est petit puisque je l’ai revue plus tard, et j’ai alors rencontré une jeune femme pleine de charme, svelte et d’agréable compagnie. Martine ne boudait plus, au contraire elle rayonnait. »

« Ah bon tu l’as revue elle aussi ? » « Et même que je ne l’ai jamais perdue de vue. Ça fait quinze ans qu’elle s’appelle madame Coupot. »

L’information fit perdre à Colin de sa superbe. « Tu m’as l’air contrarié, vieux, d’apprendre que j’ai convolé avec la Martine. » « Disons que c’est rapport à ce que j’ai dit juste avant : une gamine sans importance… Désolé, je ne pouvais pas savoir. » « Mais tu n’as pas à être désolé de quoi que ce soit, satané brigand. Je sais pertinemment que tu causais de la collégienne, et non pas de celle qui est devenue une vraie femme entre temps. » 

« Et puis au bout du compte, dit Colin d’un air songeur, tout est bien qui finit bien puisque tu as épousé ton béguin de jeunesse. Oui on peut dire que c’est une belle histoire. » Colin n’en crut pas ses yeux quand il vit une grosse larme se répandre le long de la grosse joue de Régis. « Décidément cet idiot exagère tout », pensa-t-il.

« Ce que tu me dis là me fait chaud au cœur. Maintenant que je te tiens, on ne va certainement pas en rester là. Tiens, je t’invite à dîner dès ce soir. » « Tu es gentil, Régis, mais je ne sais pas si je dois accepter. » « Á cause de Martine ? » « Mais non voyons. C’est plutôt que je ne voudrais pas déranger. » « Á cause de Martine ? Non mais attends satané brigand, tu ne croies tout de même pas que je vais encore en vouloir au mioche qui me faisait de l’ombre dans mon entreprise galante du temps des billes et des culottes courtes ? » « Puisque je te dis que ce n’est pas à cause de ça. »

« Mais après toutes ces années il y a prescription, que diantre ! Ce vaudeville entre gamins, c’est de la pure rigolade, ça n’a plus aucune valeur… Sincèrement je serais comblé si tu acceptais mon invitation. Ne t’inquiète pas, ce sera à la bonne franquette. Et puis aussi j’ai très envie de te présenter à Linette. C’est ma fille. Tu verras, le portrait craché de sa mère… Tu as de quoi noter mon adresse ? Et ne nous pose surtout pas un lapin ! Á tout à l’heure, fripouille, nous t’attendons de pied ferme. »

Avant de se quitter, Colin eut encore droit à une étreinte. « Si ça continue, ce lourdaud va me rouler une pelle. » Puis il le regarda s’éloigner avec sa démarche de grand mammifère plantigrade et le trouva plutôt comique... Voilà pourquoi il l’avait reconnu malgré le poids des ans et la surcharge pondérale : toujours sur le visage la même expression polissonne, qu’il se dessinait étant petit garçon.

Il n’était guère motivé par l’invitation, mais il ne pouvait que s’en vouloir, puisque c’était lui qui l’avait provoquée en accostant l’énergumène. En même temps, la perspective de ce dîner l’excitait quelque peu, et il ne savait vraiment pas pourquoi. Etait-ce à cause de son insistance à vouloir le présenter à sa fille ? Colin était célibataire, mais il supportait assez bien cette situation. Et puis qu’est-ce qu’il risquait ? Il n’allait tout de même pas se faire violer… Il se mit à rire tout seul dans la rue mais il s’en foutait. Dans cette ville où il n’était que de passage pour quelque raison professionnelle, il ne connaissait personne… hormis Régis Coupot.


[à suivre...]

 
par Nico
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Lundi 6 août 2007

Résumé : Le héros malgré lui de cette nouvelle compartimentée en six épisodes – comprenant également un préambule et cinq résumés dont celui-ci – vient de vivre une putain de sale journée (Constance a un mec !) suivie d’une putain de sale matinée (éjecté par Horace !). Ce pauvre Malcom n’a-t-il plus que les yeux pour pleurer ? Et s’il la vivait à donf, la précarité ?...  

Malcom ou la précarité, Episode 6

Malcom n’avait que faire d’un hébergement dans un foyer, son avance pécuniaire lui octroyant le droit de jouir du confort hôtelier. Après être sorti de chez Horace à la sauvette, sans chercher à discuter son exclusion ni à justifier ses agissements, il loua une chambre à l’hôtel des Mimosas.

Pour se remettre un peu de ses émotions, et avant de chercher à s’orienter vers une nouvelle agence d’intérim (ce n’était pas ce qui manquait sur le marché, même si, paradoxalement, le boulot manquait et qu’il y avait un abîme entre l’offre et la demande), il s’accorda une semaine sabbatique. Ressentant intensément le besoin de présence féminine, il remit les pieds chez Servane. Mais c’était toujours la même rengaine, avec la mère avinée toujours à les épier, leur interdisant ainsi toute esquisse de bécotage, voire plus si affinités. Et affinité il y avait, mais sans les gestes ni les actes qui se devaient d’aller avec. 

Sur un coup de tête il décida de relancer Dolorès, repensant à elle comme à un pénible souvenir, puisqu’il n’avait pas conclu avec celle-ci rien que par amour pour Constance. Il l’attendit à la sortie de son bureau. En le voyant, elle faillit tourner de l’œil, puis tenta de le fuir. Malcom la rattrapa : « Ne t’inquiète pas, je ne suis pas venu te relancer. Je tenais seulement à te dire que s’il ne s’était rien passé entre nous, jamais tu n’en as été la cause, mais c’était juste que j’appréhendais de faire ça sur mon lieu de travail. Il faut me comprendre, Dolorès, nous les précaires sommes toujours sur le qui-vive, toujours sous la menace d’une autorisation révocable. »

Très touchée par les propos de ce beau jeune homme revenu bravement à la charge en quête de reconsidération, elle lui dit d’une voix redevenue charmeuse : « Pourtant je te l’avais bien signifiée, mon autorisation à moi, et non seulement elle n’est pas révocable, mais elle est encore et plus que jamais en vigueur. »

Il devint l’amant de madame Jardin, qu’il rejoignait en fin d’après-midi dans un autre hôtel, celui des Bégonias. Elle payait tout, s’occupait de tout. Chaque fois après la saillie, elle le dégoûtait avec sa peau moite et son corps avachi, ses poses pathétiques de vieille femme comblée. Inversement, avant de la retrouver dans leur petit nid d’amour fugace, il était tout excité. Euphorisé par son asservissement, motivé par ses rondeurs, ébranlé par sa fougue. C’était en fait un peu comme les cuites, l’angoisse du pénitent succombant sous l’exaltation des premiers verres, et la nausée du matin succédant à la fièvre du vice.

Il enchaînera avec Lucette… Tombant sur elle par un douteux hasard, la junkie s’excusa d’abord pour son agressivité de l’autre soir, caressa ensuite du bout des doigts les griffures encore un peu voyantes, à la manière d’une artiste tout émue en redécouvrant son oeuvre. Connaissant l’intrigante, Malcom comprit qu’elle cherchait à gagner ses faveurs. Ce qui se confirma quand elle lui fit part de ses efforts répétés pour échapper à l’autorité d’Arturo.

Il accepta de la planquer quelques jours dans sa piaule des Mimosas, moins par charité chrétienne que pour exercer sur elle un pouvoir de circonstance, même s’il n’y eût guère besoin d’insister pour que Lucette se prêtât au rôle d’amante disponible. Il savait cette liaison dangereuse, mais n’en fut pas stressé pour autant, sachant que ça ne durerait pas.

Il habita un temps chez Mathurin, le frère d’Aubin. Ça se passa très mal, son hôte étant d’une maniaquerie à couper le souffle. Un soir où il y eût encore litige entre eux, cette fois à cause d’une chaussette traînant sur le parquet briqué, Malcom mit un terme à la discussion d’un coup de boule magistral. Aubin ne le lui pardonna pas et leur belle amitié vola en éclats.

Puis il partagea le squat à Gaspard, SDF retraité du CNRS. Le matin, partageant la même paillasse, le mendiant grognait chaque fois que retentissait le réveil de son colocataire. Il était peut-être à la rue, mais ça ne l’empêchait pas de continuer à bosser, même si ça ne suffisait pas à le sortir de l’impasse, son statut de travailleur intérimaire étant toujours un obstacle à son relogement.  

Il prétendait à une vie meilleure, tâchant de se convaincre qu’il était en train de manger son pain noir. Qu’est-ce que c’était que cette existence sinueuse où tout semblait si fragile et inconsistant ? « Mais la vie ce n’est pas que du provisoire et de la débâcle, bon sang ! Il faut aussi des certitudes et des victoires », dit-il à Gaspard tandis qu’il fût gagné par un sursaut d’orgueil.

Constance fit soudain son entrée dans le squat. Au terme d’une enquête rondement menée, elle l’avait enfin retrouvé, s’étant faite énormément de souci pour lui depuis sa disparition, jusqu’à subir les affres de l’insomnie. Malcom eut honte de l’endroit infect où il créchait, mais Constance n’eût guère envie d’attacher de l’importance à ce point de détail. Elle causait sans reprendre souffle. Elle n’avait pas été très heureuse avec son type. Particulièrement flattée par sa demande, un vendredi en fin d’après-midi à l’agence, elle n’avait osé l’interpréter comme une vraie déclaration, avant de s’en convaincre. Malcom la trouva épatante. Elle resplendissait, avec ses cheveux défaits, ses yeux intelligents, cette bonté qui émanait de toute sa personne. Ils se sourirent. Gaspard émoustillé décida de les applaudir. Un rayon de soleil vint éclabousser le taudis.

Revenant à la réalité, il effaça son sourire béat, se sentit submergé par un bon coup de déprime juste après ce beau rêve éveillé, que son imagination lui accorda non sans sadisme.

Il se rendit à Mégajob. Après l’avoir guettée à sa sortie, il lui emboîta le pas, tout en s’appliquant à maintenir entre eux une certaine distance, ni trop près pour ne pas éveiller ses soupçons, ni trop loin afin de l’observer au mieux. Il apprécia sa façon de marcher, à la fois nonchalante et souveraine, s’émerveilla au spectacle de sa chevelure qu’un vent léger faisait frémir, ressentit une vague de chaleur dans le ventre en constatant le subtil ondoiement de son bassin. Même de dos il était toujours amoureux d’elle.

Au lieu de se hisser à sa hauteur pour l’aborder, il stoppa net sa filature et la laissa disparaître peu à peu. Il avait les jambes nouées. Le sol dur se dérobait sous lui. La stabilité lui faisait défaut.  

[précaire (lat. precarius, obtenu par prière). 1. qui n’a rien de stable, d’assuré ; incertain, provisoire, fragile. 2. qui existe par autorisation révocable.]

 

par Nico
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Lundi 6 août 2007

Résumé : Il n’y a plus aucun doute, surtout après l’épreuve « Dolorès Jardin » : Malcom, le précaire, le volage, l’inconstant, est bel et bien amoureux. Pourtant Constance ne serait pas très jolie, avait-il été précisé dans l’Episode 2. Que peut bien vouloir dire ce genre d’appréciation ? Qu’il y aurait une beauté préétablie, selon des normes, des modes, des dogmes ? Et puis crotte, Constance est très jolie aux yeux de Malcom. Mais cela va-t-il suffire pour que…

Malcom ou la précarité, Episode 5

Malcom se rendit à Mégajob l’angoisse au ventre. Après sept jours de supplice, il était temps de savoir. Oui mais savoir quoi ? Sa raison lui disait que sa proposition de sortie n’aboutirait jamais. Passant au crible les différentes possibilités de causes de refus, ou d’excuses pour ne pas vouloir répondre par l’affirmative, il avait imaginé ce que Constance serait en mesure de lui servir comme argumentaire :

« Je suis désolée, Malcom, mais je ne nous vois vraiment pas ensemble, tellement nous sommes mal assortis, vous si impétueux et moi si mesurée. »… « Non ce n’est pas possible. Je suis la secrétaire de Mégajob, vous êtes agent intérimaire à Mégajob ; le contexte ne nous permet pas un rapprochement, ce serait mal vu et contraire à mon éthique. »… « Ce n’est franchement pas raisonnable, oubliez tout de suite cette idée ridicule, sinon je serais en droit de considérer votre conduite à mon égard comme une forme de harcèlement. »… « Voyez-vous, j’ai choisi le célibat pour mon épanouissement personnel. C’est en effet le meilleur moyen que j’ai trouvé pour me sentir indépendante. »… « Ne perdez pas de temps avec moi, mon cher, vous méritez mieux, je ne suis pas une affaire. M’avez-vous bien regardée ? »… « Cela va peut-être vous surprendre, ou vous faire sourire ou vous agacer, oui mais voilà : je suis homosexuelle. »… « Même si j’ai horreur de blesser, je préfère être franche : je ne ressens absolument rien pour vous. »…

Bien qu’ayant sciemment médité le pire, il convoitait tant une issue favorable qu’il en avait des frissons.

Il y avait du monde à l’agence. En attendant que ça se dépeuple, Malcom vacillait, mais seulement de l’intérieur, son corps à la verticale ne le trahissant pas en restant tranquille, contrairement à son cœur qui s’emballait. Dès qu’il n’y eût plus personne dans les parages, il fondit sur elle. Elle était souriante, malgré la gêne évidente sur son visage : « Ecoutez-moi bien Malcom, j’en profite que nous soyons seuls pour vous le dire de suite : j’ai bien entendu votre demande vendredi dernier, et j’avoue à ce propos avoir été quelque peu étonnée. Mais je ne peux décemment pas y donner suite, pour la simple et bonne raison que… j’ai quelqu’un dans ma vie. Parfaitement, je suis déjà avec un homme, et c’est la seule et unique raison, mais vous en conviendrez qu’elle suffit pour que… » 

Malcom ne voulut guère en entendre davantage, ne perdit pas de temps en disparaissant très vite comme s’il était en danger, et tant il ressentit le besoin impérieux de prendre ses distances avec l’agence des basses besognes. Il avait tout imaginé, sauf ça. Il ne fut jamais capable de concevoir cette hypothèse-là : Constance associée à un autre que lui, Constance avec un homme, elle l’avait bien dit, elle est avec un homme, elle a déjà quelqu’un dans sa vie… Oh le cauchemar ! La pire des possibilités, Malcom l’avait refoulée, lâchement, naïvement, volontairement. Aubin, à moi, à la rescousse ! Aubin mon ami, allons prendre une cuite !

Horace étant aussi de sortie, Christian et Isolde se saisirent de l’occasion pour se permettre une parenthèse lascive, un peu à la manière de deux ados qui n’ont pas d’autre possibilité que de le faire en cachette. Ils n’entendirent pas rentrer leur voisin de chambre, malgré la maladresse du titubant rasant les murs et se cognant aux meubles, et par conséquent ne réfrénèrent pas leur pétulance, l’aubaine de pouvoir s’adonner aux vocalises les plus secrètes étant trop belle pour ne pas la vivre sans retenue.

En dépit de son état, Malcom parvint à réceptionner le chœur ardent, celui-ci s’amplifiant tandis qu’il s’en rapprochait, discernant mieux encore les soupirs grégoriens de Christian qui faisaient écho aux élans sopranos d’Isolde. D’abord s’affalant de tout son long sur la couette, il se releva presque aussitôt, la petite musique de chambre résonnant avec violence contre les parois de son crâne engourdi. Il fit irruption dans l’alcôve, prenant ainsi les duettistes inspirés en flagrant délit d’insouciance copulatoire, ses yeux suffisamment lucides photographiant la scène : les amants emboîtés de telle sorte qu’Isolde seule fût exposée, le corps tressautant orienté face à la porte, son ventre proéminent en évidence.

L’impromptue apparition du spectre noctambule provoqua l’interruption involontaire du coït, Isolde écarquillant de grands yeux épouvantés, laissant échapper un cri de stupeur, presque un hurlement, auquel répondit illico le tonitruant trublion : « C’est pas bientôt fini ce boucan, les débauchés ! Vous comprenez pas que vous empêchez les gens de dormir avec vos lamentations impudiques ! Même pas capables de contrôler leurs pulsions, ces bestiaux-là ! » Il alla ensuite s’effondrer pour de bon sur sa couche, laissant pantois les époux insultés, comme on aurait spolié leur dignité en les exhibant nus et pauvres face à la terre entière.

Horace bardé de colère vint confondre le malfaisant au saut du lit, alors que le jour avait encore peine à poindre : « Debout l’ivrogne, lève-toi et prépare tes affaires, tu ne peux plus rester ici après ton esclandre de la nuit ! Je t’accorde même une dernière faveur, puisque je vais te pistonner pour un sonacotra… Christian et Isolde ont beaucoup hésité avant de me rapporter ton odieuse intrusion dans leur intimité, tellement ils sont droits et bien intentionnés ; mais ils ont fort bien fait de m’en informer…

Je t’avais pourtant gentiment mis en garde, rien à faire avec une tête de mule de ton espèce, et puis ma patience a des limites que tu as largement dépassées sur ce coup-là. Sais-tu que les gens les plus tolérants peuvent être aussi les plus intransigeants ? J’en arrive à me demander si c’est plus fort que toi ou si tu le fais exprès ; dans les deux cas c’est dramatique. Si tu ne changes pas vite de politique, tu vas te retrouver tout seul, sans amis, sans personne sur qui te reposer… »

[à suivre…]
par Nico
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Lundi 6 août 2007

Résumé : Malcom est-il à un carrefour de sa vie ? Va-t-il enfin passer à l’âge adulte ? Certes il doit se contenter de petits boulots en intérim, oui mais il bosse. Vrai qu’il n’a pas de logement personnel, mais il n’est pas non plus à la rue. Vrai aussi qu’il picole peut-être un peu trop, et alors ? Bien sûr que sa relation avec la petite Servane semble un brin puérile… oui mais maintenant il y a son amour pour Constance…   

Malcom ou la précarité, Episode 4

Lundi au petit matin, il entama une nouvelle mission, un déménagement d’archives dans une administration ; mais rien à voir avec les précédents travaux de force. Á côté, ce transport de paperasse faisait figure d’activité récréative.

La personne dont il dépendait hiérarchiquement était une certaine madame Jardin, femme mûre et plantureuse dont le comportement, au fur et à mesure de leur travail en duo, avait de quoi intriguer. Elle se débrouillait en effet pour se trouver le plus souvent à proximité de son nouveau et jeune collègue, adoptant des poses équivoques, se dessinant des mimiques gracieuses, modulant sa voix pour qu’il en résulte de troublantes intonations, se mettant à pouffer sans raison telle une maladroite mijaurée.

Mais Malcom n’en tira pas de conclusions hâtives. Ne connaissant pas la personnalité de cette madame Jardin, aussi bien cette conduite pour le moins aguichante ne consistait-elle pas en une opération de séduction, quand bien même elle en présentait toutes les caractéristiques.

Ce n’est qu’au deuxième jour qu’il fût convaincu de la stratégie galante dont il était l’objet. Elle avait complètement changé de look, abandonné sa tenue stricte de la veille pour une longue robe fendue sur les côtés, ce qui rendait visible une partie de ses robustes cuisses, et suffisamment échancrée pour rendre évidente la rainure entre ses deux fortes mamelles comprimées dans l’étoffe, l’absence de soutien-gorge aggravant la saillie des embouts. Son visage eût droit dans la foulée à quelques modifications avantageuses, la futée ayant pris soin de défaire son chignon torsadé pour libérer une ample chevelure, aussi de se farder sans regarder à la dépense, lèvres purpurines, pommettes colorées, mascara lui érotisant le regard…

Elle avait franchi un cap en s’affichant si désinvolte et décomplexée, n’hésitant plus à procéder par allusions, à user de périphrases à connotation grivoise. Elle ne se retint pas non plus pour provoquer des frôlements, et proposa entre eux, en guise de rapprochement, le tutoiement et l’emploi des prénoms, madame Jardin devenant ainsi Dolorès…

L’on côtoya l’inconvenance lorsqu’elle se lançât dans une confession en règle, ne se gênant pas pour disserter sur son intimité, se plaignant du manque de désir de monsieur Jardin, relatant sa profonde frustration de ne pouvoir assouvir l’exigence de sa libido restée en berne, et qui ne demandait qu’à s’éveiller tel un volcan trop longtemps éteint.

Malcom tentait bien de résister, mais ce n’était vraiment pas aisé, si puissante était la tentation. Il lui suffisait, quand elle l’emmenait dans la petite pièce adjacente à la salle des archives, sous prétexte de classification de documents dont l’utilité n’était même pas prouvée, de se jeter sur cette infernale créature explicitement consentante afin de conclure une affaire gagnée d’avance.

S’il parvint, au terme de la deuxième journée, à échapper à la tendancieuse embuscade, ce fut grâce à Constance. Le seul moyen pour ne pas succomber au stupre fut de penser très fort à sa bien-aimée. Il s’était mis en tête que cette tentatrice lui avait été imposée dans le seul but d’une mise à l’épreuve, dont l’enjeu n’était autre que la secrétaire de Mégajob.

Bien entendu que ça n’était pas la vérité. Qu’il eût à connaître les assauts d’une quémandeuse de génitalité voluptueuse dans le cadre d’un travail temporaire n’était que la conséquence d’un phénomène purement contingent. Mais en interprétant l’aventure selon sa volonté, ici en lui attribuant une dimension quasiment morale, il pensait alors avoir recouru à un mobile suffisant pour garder l’emprise sur un évènement dont il appréhendait encore la fatale issue.

Sa résolution de ne surtout pas céder à l’opulente chasseresse fut même confortée lorsqu’il repensât à l’imbroglio après avoir quitté le bureau, se donnant raison pour s’être montré si méfiant. Car cette Dolorès pouvait fort bien connaître Constance, celle-ci lui ayant réservé ce poste confortable pour le récompenser de sa bonne tenue de la semaine dernière. Quelle stupidité ce serait, que de gâcher un hypothétique assemblage sentimental avec sa secrétaire préférée pour le seul avantage de batifoler avec une femme mariée excitée au possible. Et pendant qu’il en était à prendre des dispositions, il décida aussi de ne plus jamais retourner chez Servane.

Un bon moyen d’établir le meilleur choix était de procéder par élimination. Partant du principe qu’il avait définitivement jeté son dévolu sur Constance, tout en sachant que la partie était loin d’être gagnée (au contraire du piquant contexte mis en place par Dolorès, où il n’avait qu’à tendre les bras si l’envie lui prenait de profiter de sa grande allégeance), il en vint à considérer sa liaison superficielle avec la petite Servane comme une entrave à sa volonté. Et puis quoi ? Franchement y avait-il photo entre une fillette encore enclavée dans les jupes de maman et une vraie femme, autonome et talentueuse ?... Toujours selon cette même règle sélective, il décida aussi de faire abstraction du critère physique. 

Si la semaine précédente avait été physiquement fatigante, celle qu’il était en train de vivre s’avérait surtout éprouvante sur le plan psychologique. Non seulement il se trouvait en position d’attente, dans la perspective de revoir Constance et redoutant ce moment autant qu’il l’espérait, non seulement il se devait d’endiguer l’indécente vaillance de sa supérieure tout en réprimant ses propres sursauts de sensualité, mais en plus, il se sentait moins chez lui dans l’appartement d’Horace depuis la venue du tandem Christian/Isolde.

La population ayant doublé d’un coup, toutes les données de la cohabitation en furent remaniées, dont la multiplication par deux du temps passé dans la salle de bains et la réduction de l’espace vital. Et le couple inactif, ne quittant pratiquement pas l’endroit, prenait peu à peu ses aises, même si l’un comme l’autre se montraient d’assez bonne compagnie et participaient volontiers aux tâches ménagères.

Mais ce que Malcom craignait avant tout, les amoureux occupant la chambre voisine et les deux pièces n’étant séparées que par une mince cloison, c’était d’avoir à supporter la musique intime de leurs ébats, le chambranle du matelas ou les bouches s’extasiant pouvant agacer sérieusement lorsque l’on repose seul dans son grand lit froid. Aussi jusqu’à présent, il n’eut à se plaindre d’une quelconque nuisance sonore de leur part, leur discrétion les honorant, et Isolde enceinte ne ressentant peut-être pas le besoin de la bagatelle.

Un autre détail qui l’incommodait, c’était les traces d’ongles à la Lucette sur son visage. Certes, elles s’étaient depuis estompées et ne le défiguraient pas – elles n’avaient en tout cas jamais rebuté Dolorès Jardin – mais le gênaient surtout par rapport à Constance, encore et toujours Constance… signes manifestes de violence à même la peau ne pouvant qu’accréditer son penchant pour le tapage conflictuel.

Or Malcom, même s’il ne faisait pas toujours ce qu’il fallait pour inverser la tendance, tenait à la respectabilité de son image, surtout envers un être cher. Aussi misait-il beaucoup sur sa belle gueule, sachant que le fait d’avoir hérité d’un visage ainsi que d’un physique relativement avantageux, tracés selon des normes équilibrées, le dotait d’un atout majeur, notamment auprès de la gent féminine, ou tout simplement de la gent aimant tous les beaux corps – dans le sens platonicien comme dans le sens sexuel – à condition de ne pas gâcher les faveurs de la nature en se compromettant dans une attitude contraire aux règles de bienséance. 

La semaine s’écoulant, il tint bon en ne succombant pas aux charmes généreux de l’enfiévrée madame Jardin, résistance facilitée en cours de route par la démission progressive de son admiratrice, devenue lasse d’espérer vainement une réjouissante imbrication dans la petite pièce à l’abri des regards, à partir du vendredi ne prenant même plus la peine de camoufler sa vexation, frustrante contrariété qui transparaissait sur sa figure assombrie, encore abondamment fardée mais dans la seule intention de sauver les apparences.

[à suivre…]
 
par Nico
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