Résumé : Comme l’indique le titre de ce petit feuilleton estival, Malcom incarne la précarité. Il n’est pas fixement domicilié – bien qu’hébergé par le brave Horace – travaille en intérim pour l’agence Mégajob, et ne conçoit pas dans la durée sa liaison actuelle avec la petite Servane. Oui mais il y a Constance…
Malcom ou la précarité, Episode 3
Un peu plus tard chez l’Émile, ça commençait à sentir le roussi à cause du comportement ambigu de Lucette. La junkie faisait du gringue à Malcom, c’était flagrant, et l’attitude déplacée de sa copine ne pouvait échapper à Arturo. Malcom était incapable de rester de marbre lorsqu’une coquine cherchait à lui transmettre un message suffisamment explicite… sauf quand il s’agissait de la femme d’un autre.
Ce n’était pas la première fois que la Lucette l’aguichait, mais en règle générale elle ne se le permettait qu’en l’absence de son chien de garde, ce qui d’ailleurs n’arrivait pas souvent tant ce dernier était possessif. Malcom se refusait à participer au jeu dangereux de l’inconséquente, s’évertuant à lui faire comprendre qu’elle se devait de calmer ses ardeurs sur-le-champ. Mais le malheur, c’était que les signes qu’il lui destinait pour qu’elle cessât ses manigances furent interprétés par l’irascible comme des gestes complices.
Sortant de ses gonds, il administra à sa petite amie un cinglant aller-retour, avant de s’en prendre à Aubin pour la seule raison qu’il se trouvât à côté. Malcom, n’ayant pas d’autre choix que de secourir son meilleur pote, allongea une droite en direction de l’arcade sourcilière du furibard. Le brusque écoulement de sang l’aveuglant, Arturo ne sut plus où donner de la tête, tourbillonnant sur lui-même avant de s’affaler sur la première chaise. Malcom sur sa lancée le sermonna : « Espèce de brute écervelée, tu ne peux pas calmer ta foutue jalousie ? Si tu savais comme je me contrefous de ta pouffe ! »
Lucette se jeta sur Malcom les griffes dehors, l’attaqua au visage de ses ongles féroces : « Non mais je vais pas me laisser traiter de pouffiasse par un mec qui fréquente les pisseuses ! Espèce de pédophile ! » Malgré sa promesse de ne jamais lever la main sur une fille, Malcom, très remonté par le ton insultant de l’affolée, lui asséna un uppercut qui lui doubla de volume son œil glauque de toxico.
Le résultat du pugilat, c’est qu’il fût frappé d’interdiction de séjour chez l’Émile. Qu’avait vu réellement le taulier, à quoi avait-il assisté ? Malcom distribuant des bourre-pif, voilà ce qui lui avait été donné de voir et rien d’autre. Il ne savait rien de tout l’enchaînement qui précéda l’échauffourée. Prenant le film en cours de route, il vit essentiellement Malcom en train de dérouiller une fille.
Il eût beau tenter de lui expliquer la méprise, tenant à justifier sa fureur passagère et fortuite, l’Emile ne chercha même pas à l’entendre. Pour lui, Malcom était dorénavant un bagarreur et n’était plus que cela. C’est pourquoi il ne souhaitait plus le compter parmi ses clients, même s’il s’était montré jusqu’alors très bon client. Par solidarité, Aubin décida de boycotter l’Émile : « Ne t’inquiète pas mon pote, on va se dénicher un autre point d’ancrage, ce n’est pas ce qui manque dans cette ville. Et puis tout bien réfléchi, on ne perd rien à ne plus donner de fric à ce type borné et intolérant. »
Aubin avait finalement raison. Mais dans l’histoire, ce qui chagrinait le plus Malcom, ce n’était pas tant son exclusion de chez l’Émile, ni d’avoir casser la gueule à ce refourgueur de came d’Arturo, ni même d’avoir bousculé cette calamité de Lucette, qui avait été tout de même la principale instigatrice de la brutale discorde… mais c’était avant tout de se retrouver avec le visage labouré de griffures, la camée n’y étant pas allée de main morte en lui traçant de la sorte de sanguinolents sillons.
La veille au soir en rentrant, le dévoué Horace l’avait soigné avec l’application d’un doué secouriste, ce qui aida à la cicatrisation des plaies apparentes. Puis il en avait profité pour lui dire gentiment : « Ne le prends pas mal, Malcom, mais je crois qu’il serait plus sage que tu évites de t’enivrer tous les soirs. Tu fais bien ce que tu veux, mais pour le moment tu vis sous mon toit et il y a des règles à respecter ; d’autant plus que nous devons tenir compte maintenant de la présence d’un couple, dont une femme enceinte. »
Chaque fois qu’il se faisait réprimander, même gentiment comme ce fût ici le cas, Malcom le vivait très mal. Bien sûr qu’il comprenait le sens de l’avertissement d’Horace, et qu’il se devait aussi d’accepter les contraintes inhérentes au contexte de l’hébergement. Cela n’empêchait pas que la moindre invective lui était fort désagréable. A vingt-trois ans il ne supportait plus d’être traité en petit garçon.
Heureusement, il passa une bonne partie du week-end en compagnie du précieux Aubin. Malcom l’appréciait beaucoup. D’abord parce qu’Aubin appréciait beaucoup Malcom, ensuite parce qu’il était érudit et qu’il faisait preuve de bon sens. Rien à voir avec ces mondains citant à tout bout de champ des auteurs qu’ils n’avaient même pas lus, ou mal lus, ce qui est pire encore. L’avantage qu’il tirait de sa cérébralité lui était utile pour se confectionner une certaine sagesse. En revanche elle ne l’aidait pas à décrocher un job, l’intelligence n’étant plus un critère.
Pourtant celui qui voyait Aubin pour la première fois ne voyait jamais le garçon brillant, mais l’ivrogne. Il buvait beaucoup, et ce faisant, il s’était installé dans la peau d’une victime de la déroute éthylique, même si en général celui qui s’enivre est perçu comme un coupable, prisonnier consentant d’un vice et accusé de laisser-aller. Mais Aubin, en entretenant ainsi une image délabrée de pauvre type, d’accidenté de la vie, avait su transformer sa culpabilité en état victimaire.
Malcom, au terme de ses expéditions bistrotières, s’efforça de ne pas rentrer trop défoncé, ayant pris en compte l’admonestation modérée de l’ami Horace, et ce pour au moins deux raisons : il se devait d’assurer ses arrières afin de se maintenir dans la place, et il préférait de toute évidence rester en bons termes avec son hôte. Quant à Servane, il décida de la mettre de côté quelque temps tant il était indécis à son sujet, et sachant que s’il retournait la voir, il se retrouverait immanquablement dans la position instable de l’amant fébrile.
Mais ses pensées étaient principalement tournées vers Constance. N’ayant aucune idée de son état d’esprit après qu’il lui eût plus ou moins avoué la réalité de ses sentiments pour elle, Malcom s’empêtra dans les méandres de son imagination, inventoriant toutes les hypothèses, brodant des scénarios, s’égarant dans des tentatives d’analyse. Cette intense rumination lui était douloureuse, car il pouvait bien ressasser à l’envi, jamais la vérité n’émergerait de ce conglomérat de pensées divagantes.
La seule certitude, c’était qu’il en pinçait pour l’employée modèle de Mégajob. Sous des dehors bourrus il était un grand sentimental, et pour avoir déjà ressenti cet émoi si paradoxal, cette inclination tourmentée, ce vacillement entre la révélation du bonheur et la crainte de l’indifférence de l’être aimé, il n’avait plus aucun doute quant à l’authenticité du séisme affectif dont il était victime ; accident de l’amour d’où il ressortit peut-être fragilisé, mais sans pour autant que le martyre subi n’altérât la sensation de joie éclaboussant tout son être.
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