John Duran dut se rendre à l’évidence. Vraiment pas évident, toutes les difficultés à trouver le sommeil. Même plus capable de se tranquilliser l’esprit. Non plus le corps. Pensées les plus tordues : elles se répercutent sur les nerfs, abominent les muscles. L’incessante divagation de la conscience, qu’il ne maîtrisait plus, contrariait ses idées, comme si elles se tordaient dans tous les sens. L’endormissement devenu impossible, un projet qui ne peut plus aboutir.
Il faisait très chaud. Les draps collaient à la peau, emprisonnaient. John Duran suffoquait. Il avait ouvert la fenêtre, mais l’air manquait. Plus assez d’oxygène. Un climat lourd et torride qui semblait satisfaire les moustiques, eux au moins, et qu’ils vrombissaient et qu’ils portaient l’assaut. Piller du sang humain à la sauvette. Aucun mâle parmi ces insectes affolés.
Toutes des femelles. John Duran était très agacé par la musique de leurs ailes en mouvement. Tantôt ça s’apaisait, tantôt ça allait crescendo. Un coup je te laisse tranquille, un coup je te harcèle. Faudrait savoir. Jane Duval ne savait plus comment se comporter, un coup je te cause, un coup je ne te cause plus. John Duran ne savait plus quoi faire de Jane Duval.
La soif. Une fois encore, il se leva pour boire de l’eau. Il n’avait pas l’impression que le liquide écoulé du robinet pouvait le désaltérer. Dépité, il regagna la chambre. Il observa la jeune femme qui dormait paisiblement dans le lit. Ne s’agissait-il pas d’une étrangère ? Une inconnue installée chez lui, subrepticement. Quel culot : elle n’avait pas hésité à investir son intimité.
Jane Duval lui devint hostile. Son corps léthargique, en position fœtale, régulé par un souffle serein, était à ses yeux une provocation. Mademoiselle, vautrée dans son sommeil, innocente, s’en moquait éperdument. Elle n’avait pas idée de la sensation conjuguée de fatigue et d’excitation dont il dépendait. Comme il n’est pas pire que d’entendre des rires quand on est malheureux. L’inertie de Jane Duval avait quelque chose de scandaleux.
Les cheveux chiffonnés, rabattus sur le haut de la tête comme s’ils voulaient former un chignon, découvraient la nuque de l’endormie. Ce détail-là avait son importance. Une seconde de trop, John Duran s’était vu en train de serrer cette nuque offerte. Une nuque lisse et blanche. Cette nuque, unique objet de sa pensée. Une pensée tordue, tordre cette nuque offerte. Sa conscience défaillait et il était lucide en même temps.
Dangereusement lucide. Un regard paradoxal, un attrait paradoxal pour la nuque. Que cette nuque est fine… Comment pourrait-elle résister à la pression de mains mal intentionnées ? Confusion des sentiments. Que cette nuque est jolie et agaçante en même temps. Très agaçante… Très tendre… Embrasser le cou, baiser de vampire, mains d’étrangleur, serrer la nuque. Serrer, serrer, serrer… Feulement, chatte effarée, râle d’agonie… Serrer encore… Encore…
Une pulsion absurde, et au bout du compte, une profonde amertume. Ses jambes flageolent et dans son crâne il y a du flou. Beaucoup. Sa vue se brouille, il se recouche. Même allongé, la mauvaise impression dure encore. Dépossédé de sa conscience, un être inquiétant, un autre que lui-même. Il attendit un moment avant que ne s’arrête ce délire, ce dédoublement.
Enfin il retrouvait une respiration stable. Couché sur le dos, il fixait le plafond, la sueur de son front lui lavait le visage. On aurait dit qu’il pleurait… Moins déstabilisé. Moins. Il peut se remettre à penser à des choses concrètes. Il le peut. S’imposer de la concentration. Des faits précis pour son équilibre mental. Surtout après qu’il eût flirté momentanément avec la démence.
Il se retourna du côté de Jane Duval, affronta de nouveau ce qui tout à l’heure l’avait effrayé. Mue par une force autonome, la chevelure capricieuse cette fois dissimulait la région du cou. Le chignon avait été défait. Oui mais par qui ? Ici il n’y avait que lui. La regardant dormir, fixant l’épaule nue émergée du drap, John Duran éprouva de la nostalgie. C’est bête mais c’est comme ça. Il se remémora – ce fut très net et très précis – le jour où il l’avait rencontrée.
[Prochain épisode : John Duran rencontrera Jane Duval…]
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