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Mercredi 17 octobre 2007 3 17 /10 /Oct /2007 18:16
John Duran se pose des questions

Episode précédent : John Duran a rencontré Jane Duval…

Toujours sur le dos, harassé pour n’avoir jamais retrouvé le secret du sommeil, déconfit par l’angoissante torpeur que la blancheur de la nuit inflige, mais dorénavant clairvoyant, encore imprégné du souvenir de leur rencontre, il se posa cette question : « Et si Jane Duval n’avait pas laissé son sac à main, sur la table de ce bistrot, cette après-midi-là ? ».

John Duran ne chercha pas à tout prix une réponse à pareil casse-tête. Ça s’était passé comme ça, c’était le fruit du hasard. Mais il se posa une autre question, celle-ci plus embarrassante. Puisque son chemin avait croisé celui d’autres femmes, et ce dans des circonstances aussi aléatoires, pourquoi finalement Jane Duval devint celle avec qui il connut sa liaison la plus durable ?

Jane Duval avait sans doute ses bons côtés. Quand on cherche bien on trouve. Mais certains de ses agissements l’exécraient. Par exemple : ses sautes d’humeur. Dans la même minute elle pouvait changer d’attitude du tout au tout, de l’hilarité à la bouderie, oscillant entre amabilité et mauvais poil. John Duran se demandait si cette aptitude à jongler avec les extrêmes ne relevait pas de la psychiatrie. Carrément...

Il y avait aussi son côté « tête de linotte » (que l’aventure fatidique du sac à main illustre fort à propos). On pouvait l’expliquer par le fait qu’elle avait le don d’entreprendre plusieurs affaires simultanément. Elle s’attelait à la cuisine puis se rappelait soudain qu’elle devait téléphoner à maman. Immanquablement John Duran se retrouvait dans l’obligation d’intervenir, pour éviter que la poêle sur le feu ne provoquât l’incendie de la maison.

Ayant rendez-vous chez la coiffeuse elle rappliquait avec deux heures d’avance ou de retard, ou se trompait même de jour. Remarquant qu’il manquait du café (ou de l’huile), elle sortait dans l’intention d’en acheter, revenait avec un caddy chargé à bloc, mais sans café (ou sans huile)… D’abord « tout ça » avait amusé John Duran. Même beaucoup. Mais plus maintenant.

Naguère il avait même apprécié les inconstances de Jane Duval. Il l’avait estimée facétieuse, ce qui ne fût pas pour lui déplaire. Dans son insipide existence ça avait apporté du piment, de l’inattendu. Mais plus maintenant... Jane Duval pouvait garder le silence toute une soirée, boycottant ainsi toute communication. Alors qu’en d’autres occasions sa langue se déliait, ses paroles ne tarissaient plus. Elle se fourvoyait dans les méandres d’un bavardage, rendu inepte par le besoin de trop en dire.

Non sans insistance, John Duran s’ingénia à lui trouver une vertu que l’on ne saurait lui contester. Il admettait par exemple qu’elle avait bon cœur, de la générosité à revendre. Par exemple elle ne se faisait pas prier pour payer lors d’une sortie au restaurant. Voilà un mérite qu’on pouvait lui reconnaître et qui ne devait rien à personne.

Or, John Duran trouva le moyen d’y trouver encore le revers de la médaille, oui, dans cette disposition à donner sans compter. Jane Duval balançait le fric par les fenêtres. Elle ne se rendait pas compte de la valeur de l’argent. Sa propension à faire des cadeaux, selon John Duran, dissimulait une faiblesse d’esprit, car cela lui permettait inconsciemment de se faire pardonner de sa médiocrité. John Duran était-il dur avec Jane Duval ? Il en eut assez d’inventorier les lacunes de Jane Duval.

Les débuts d’une relation c’est toujours très banal de dire que c’est tout beau tout nouveau. Néanmoins les hors-d’œuvre, ça ouvre l’appétit. La conduite de Jane Duval était parfois si imprévisible que John Duran avait eu envie de percer le mystère. Il croyait en ce temps-là que Jane Duval était une énigme vivante. C’est en tout cas ce qui la rendit attrayante aux yeux de John Duran.

Il en vint même à supposer qu’elle fût rusée, et qu’ainsi elle avait mis en pratique une subtile stratégie pour l’apprivoiser. Il s’était régalé de son insouciance, il avait pensé que sa naïveté était feinte, et qu’elle trichait quand elle jouait la petite fille délurée pétrie de bonnes intentions. Il aurait dû se méfier plus tôt de son côté puéril, il ne s’en était vraiment inquiété qu’après son emménagement.

Il n’était plus dupe, mais c’était trop tard. Elle avait posé ses valises avec son consentement. Il lui fut impossible de la répudier aussi sec. Presque trois ans après, il n’avait toujours pas le courage et il ne savait pas pourquoi. En fait il savait pourquoi mais il préférait se le cacher.

La nuque cachée par la chevelure, l’embrouillement des cheveux et des pensées, le stérile processus de la rumination. Le portrait de Jane Duval, l’apparence d’une créature ambiguë, dépourvue de crédibilité, dont la figure de proue, aux contours du visage gommés par le ressac, est devenue méconnaissable.

[Prochain épisode : John Duran se retrouvera dans la rue…]

Par Nico
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