Partager l'article ! Drame de l'insomnie (scène 4): John Duran se retrouve dans la rue Episode précédent : John Duran s’est posé des ...
Episode précédent : John Duran s’est posé des questions…
John Duran se leva d’un bond, quitta la chambre sans regarder derrière – fuir la nuque et ce qui va avec – s’aspergea le visage avec l’eau du robinet, visionna dans le miroir sa vilaine tête d’insomniaque, ses yeux hallucinés, sa barbe naissante – il avait senti les poils pousser – ses cheveux dans tous les sens. Il remit un peu d’ordre dans cette pagaille. Il enfila un tee-shirt, sauta dans son jean et ses baskets, crocheta son ceinturon. Il ouvrit la porte.
Qu’allait-il bien pouvoir faire dans la rue ? Marcher, aller se perdre dans le quartier ? « Commençons donc par ça ! », s’exclama John Duran dans sa tête. Il ne sortait jamais le soir. Non que la perspective d’une promenade nocturne le dérangeait, mais ses soirées se ressemblant toutes, il ne lui venait jamais à l’idée d’en changer le déroulement.
Le jour il travaillait. En fin d’après-midi il faisait une course, s’arrêtait boire un pot. Puis il rentrait, prenait une douche, enfilait ses pantoufles, bouquinait, allumait la télé. Jane Duval s’attelait à la cuisine, tricotait des pulls, regardait la télé, téléphonait à maman, parfois tout ça en même temps. Se calfeutrer entre quatre murs était logique, les petites activités ritualisées étaient devenues logiques. Elles interdisaient l’innovation, l’improvisation.
Sortir à partir d’une certaine heure passait pour une idée folle, ou un projet délictueux. Pourtant. L’immeuble n’était pas cerné par des vigiles armés jusqu’aux dents, non plus clôturé autour d’une haie de barbelé. Hormis le strict minimum domestique, Jane Duval et John Duran devinrent des accrocs de la télé et de l’inactivité. Surtout John Duran.
Une fois chez lui, la flemme était son état permanent ; son droit de travailleur, son luxe de locataire. Et d’une certaine manière ça l’arrangeait, d’être aussi peu entreprenant, et en même temps si peu loquace. John Duran ne trouvait plus grand-chose à dire à Jane Duval. Peu à peu il avait abandonné tout projet de conversation, laissant sa langue dans sa poche.
La langue à Jane Duval était capricieuse, jamais comme il fallait. Quand John Duran aurait voulu que cette langue s’ébrouât, Jane Duval se complaisait dans le mutisme. Lorsqu’il aurait préféré à cette langue y faire un nœud, c’est dans ces moments-là que la bavarde s’éveillait. Quel gâchis ! Alors qu’il aurait suffit du juste milieu… Un halo blafard dans tout le quartier, l’importance des réverbères.
Les murs du bâtiment d’en face, ocre jaune le jour, tiraient sur l’anthracite avec l’obscurité. Deux ou trois fenêtres éclairées. La tête d’une jeune femme, figée dans l’encadrement de l’une d’entre elles. On aurait dit un tableau. John Duran ressentit d’abord une certaine estime pour cette ombre, éveillée comme lui parmi les milliers de dormeurs.
Mais bientôt ce visage imprécis, immobilisé dans une forme de contemplation malsaine, semblait épier le moindre geste de cet homme seul sur le trottoir. John Duran, s’il avait eu un objet contondant dans la main, l’aurait lancé contre la vitre. Il aurait bien voulu briser le portrait de l’imperturbable observatrice. Provoquer un accident en plein cœur du silence de la nuit.
Il poursuivit son chemin, déboucha sur la petite place de l’église. C’était le désert. Pas âme qui vive. Il put jouir de cette quiétude. Au lieu de l’épouvanter, ce silence lui insuffla du baume au ventre. Il se sentait bien, enfin, la tête vidée, nettoyée de toute la pollution du ressassement. Il continua à progresser, au hasard, sans idée préconçue quant à l’aboutissement de sa promenade. La logique de l’errance, c’était bien l’absence d’objectif à atteindre.
Lorsqu’il se souvint brutalement de sa soif. Il pouvait très bien faire demi-tour et rentrer au bercail, après tout. Cette idée ne lui convenait pas. Pour une fois qu’il profitait de l’absolue solitude du promeneur à la belle étoile. Maintenant qu’il était engagé dans la nuit. Pour une fois. Tiens, et s’il partait à la recherche d’un bar encore ouvert ? Il rêva d’une bonne bière. Il fallait faire au plus vite, il était plus de minuit.
Il devait bien y avoir un troquet encore en activité dans les parages. C’était au petit bonheur la chance, il ne connaissait que trop peu cette partie de la ville. Il s’était aventuré au cœur d’un territoire dont il n’avait pas idée, sans pour autant s’être trop éloigné de chez lui. Il avait sans doute déjà fréquenté ce dédale de rues en plein jour, à l’occasion, pour une raison ou pour une autre.
Mais il lui était difficile de reconnaître cette bâtisse ou cette parcelle de rue. Ce square lui disait quelque chose mais il n’en était pas sûr. Ce pâté de maison n’avait rien de plus qui le distinguât des autres. En pleine nuit tout devenait indéfinissable. Il marchait en pays inconnu au seuil de sa porte.
Son allure était presque altière, comme celle de quelqu’un qui sait où il va, alors qu’il déambulait à l’aveuglette. Quelque badaud croisant son chemin aurait supposé qu’à l’évidence ce piéton dans le noir, avec le poitrail pointé, la tête relevée et les yeux fixés droit devant, ne pouvait se tromper quant à sa destination.
Mais il ne rencontra encore aucun personnage susceptible de constater son illusoire détermination. Il s’était engouffré dans la plus grande incertitude des ruelles, espérant que cette traversée insolite saurait le conduire vers un havre de paix passagère, la bonne bière et aussi la compagnie de quelques vivants.
[Prochain épisode : John Duran croisera un ivrogne et une putain…]
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