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Mardi 30 octobre 2007 2 30 /10 /Oct /2007 09:16
John Duran croise un ivrogne et une putain

Episode précédent : John Duran s’est retrouvé dans la rue…

Un passage légèrement en pente, pavé à l’ancienne… Echappé d’un soupirail, John Duran entendit un gémissement incongru, entre le sourd miaulement d’un chat effaré et la plainte de quelque agonisante. Cette manifestation sonore le fit tressaillir, mais elle ne se répéta pas et il l’oublia bien vite. Cette rue montante lui parut interminable. Jusqu’où pouvait-elle bien monter ?

Il n’observait que d’un œil les enseignes lumineuses de certaines boutiques, égayant fébrilement les alentours. De l’autre œil il ciblait une ligne d’horizon qui se faisait désirer. Il commençait à trépigner, il s’irritait. Il se mouvait dans un décor hostile où tous les gens s’étaient barricadés. Tous les gens dedans et lui dehors.

Enfin dans son champ de mire : la silhouette informe d’un fantôme, révélée par la lumière d’un lampion. Un homme à la démarche titubante. Quel âge avait-il ? Son état d’ébriété rendait difficile une estimation correcte. Il braillait à tue-tête des refrains intraduisibles, dans une langue connue de lui seul, faillit percuter la margelle du trottoir, parvint laborieusement à se maintenir, dans une position plus oblique que verticale.

À la vue de l’ivrogne, John Duran en déduisit qu’un bistroquet dans le coin était encore en service. À moins que l’individu n’ait pris sa cuite chez un comparse, ou partagé le goulot avec une bande de clochards. « Salut mon pote », lui dit l’halluciné en postillonnant. « Tu m’as l’air d’avoir bien arrosé la mécanique, ironisa John Duran, Tu ne pourrais pas m’indiquer un endroit où il serait possible de s’en jeter un ? Quelque chose me dit que tu as un tuyau. »

Le spectre alcoolisé, dont la tête bringuebalait sur un corps instable, pointa l’index en l’air et mit trente bonnes secondes avant d’expulser des paroles hors de son bec de poivrot, celui-ci exagérément rapproché du visage de John Duran : « Hisse la grand-voile, moussaillon, fais corner le piston et souque ferme ! Loin de ma vue, mutin ! Que je t’y reprenne à fouiner dans la cambuse ! Touche pas au rhum, scélérat, sinon je te crève à coups de sabre ! » John Duran comprit qu’il ne pouvait rien en tirer, préféra poursuivre plutôt qu’inhaler à nouveau la forte haleine avinée. Il pensa à sa propre soif, sa bouche desséchée.

À hauteur d’une porte cochère, se tenait avec nonchalance une femme fardée, habillée de popeline et de zéphyr. Sa crinière virait au pourpre. Déhanchée et provocante, elle semblait à son aise. Elle avait une expression sexuelle sur le visage. Elle incarnait la luxure et elle le savait. Elle était là en toute connaissance de cause. John Duran hésita à l’accoster. Il se douta bien qu’il s’agissait d’une professionnelle, mais il ressentit le besoin de lui parler. Une impulsion très forte.

Si rare était la population de la nuit, qu’une communion inévitable reliait entre eux les noctambules se croisant. Si l’échange avec le pochard n’avait pas atteint des sommets, il n’en demeure pas moins que les deux hommes s’étaient adressés la parole, fort brièvement et dans une langue surréaliste. Le décadent lui fit même profiter de son souffle fétide. En même temps, notre héros d’un soir ne voulait pas importuner la scabreuse créature à chevelure rouge, refusant qu’il y ait équivoque.

Il n’eut pas à se poser plus loin la question de l’indécence d’une prise de contact, puisqu’elle ne se priva pas de l’interpeller : « Dis donc, mec, qu’est-ce que tu trafiques ? Tu n’es pas encore pieuté ou tu n’arrives pas à retrouver ta crèche ? À moins que tu ne sois en quête de câlineries. Avoue que tu aimerais bien te faire câliner. Toi tu as la tête d’un solitaire, ou alors y’a ta bergère qui t’en fais voir, ce qui revient au même. »

John Duran jugea vulgaire cette entrée en matière, la voix avait une intonation masculine ; son organe était rauque. Il dit cependant, tout en maintenant une certaine distance avec la dame : « Je cherche un endroit où boire un verre. Non je ne suis pas paumé, et je n’ai nul besoin d’être cajolé, du moins pour le moment. Je veux juste me rafraîchir le gosier et les idées. Ça fait un moment que je me trimballe et je voudrais bien maintenant me poser dans un troquet. Alors si tu peux m’indiquer la route, tu serais une perle. »

« Tourne à droite, beau brun, et à cent mètres, tu as le petit taulier chauve. Et si tu ne sais pas quoi faire après et si je suis encore en vitrine, beau ténébreux, tu sauras où te garer au chaud. » Son maquillage outrancier lui bouffait une partie de son visage anguleux, le fard des paupières empesait son regard trouble. Ses œillades transpiraient le sexe. John Duran éprouva de la peine pour cette solitaire, il s’imaginait le calvaire de la pute, sa résignation dissimulée, son sacerdoce théâtralisé.

En fait il échafaudait des clichés dans sa tête. La diablesse ne paraissait pas du tout malheureuse. Il ressentit une envie frénétique de la prendre dans ses bras, de se faire câliner d’elle. Elle lui avait gracieusement indiqué le chemin à prendre, elle n’était pas méchante. Elle lui proposait la botte, elle faisait son boulot. Rien de larmoyant dans l’expression de sa gorge crépitante. John Duran la remercia d’un petit signe, tourna à droite, fit cent mètres et vit de la lumière. Il faillit jubiler.

[Prochain épisode : John Duran se tapera encore un mauvais délire…]

 
Par Nico
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