Partager l'article ! Drame de l'insomnie (scène 6): John Duran se tape encore un mauvais délire Épisode précédent : John Duran a croi ...
Épisode précédent : John Duran a croisé un ivrogne et une putain…
Il rentra et s’avança au comptoir. Parmi le quintette de vivants peuplant l’estaminet, pas un ne sembla remarquer l’intrusion du nouveau venu. John Duran s’appropria la face nord du zinc, l’autre côté étant occupé par un grand escogriffe avec un visage couturé à la joue gauche. Impassible, agrippé à sa chope comme s’il craignait qu’on la lui prenne.
Derrière le comptoir, celui qui était sans doute le taulier, homme de taille modeste et crâne dégarni, essuyait les verres méthodiquement. Ça sentait les effluves de fin de soirée. Quelque temps auparavant, l’endroit avait dû être cerné par une horde de buveurs. Des mégots jonchaient le parterre, des petites flaques de bière maculaient le zinc, des ronds de verres dessinaient comme des anneaux olympiques.
Au fond du bar, un couple était assis. Le jeune homme, cheveux courts bien dégagés sur la nuque, voûté. John Duran voyait surtout un large dos arrondi, qui causait avec véhémence à un petit bout de femme au visage rond. Un visage d’enfant. Elle ne semblait ni voir ni entendre son interlocuteur. John Duran se concentra sur cette fille. Elle avait des grands yeux et des longs cils. La bouche qui béait comme si elle manquait d’air. Une mèche bleue lui tombait sur le front.
Il vit aussi ses mains, petites et agitées. Elle eut un peu de mal à sortir de son paquet une mince cigarette à bout filtre cerclé d’une bague d’or fin. Elle la porta à ses lèvres ouvertes. Au moment de l’allumer, elle intercepta le regard intrigué de John Duran. Elle semblait souffrir d’un strabisme. Par réflexe il se détourna de ce drôle de regard. Il transpirait beaucoup. Il réclama une chopine. Le petit homme derrière le zinc le servit tout de suite. Il la vida d’une traite, en recommanda une autre sans attendre. On rejoua la scène.
Il reposa la chope et soudain il eût honte, sans raison évidente. L’escogriffe face à lui le fixait. Il avait tout vu, cette grande carcasse ne le quittait pas des yeux. Cet acharnement dans le regard, cette révoltante revue de détails. « Mais pourquoi me regarde-t-il ainsi ? Pourquoi persiste-t-il à me mater comme ça ? Qu’est-ce qu’il a, qu’est-ce que je lui ai fait ? Je n’ai pas le droit de boire de la bière ? C’est pourtant bien dans ce genre de lieu qu’on peut consommer sans culpabilité. Lui aussi il est bien en train de picoler. Même qu’il se cramponne à son verre, c’est tout dire s’il y tient. »
John Duran aurait voulu intervenir, apostropher l’énergumène et le sommer de s’expliquer sur-le-champ. Est-ce qu’il avait une tache sur le nez ? Est-ce que sa gueule ne lui revenait pas ? Est-ce que ses cheveux étaient en train de prendre feu ? À quoi bon s’offusquer, le mieux était d’ignorer tout ça. Ce qui n’était pas si facile.
« Il faut que je pense à autre chose. Si je me tourne un peu trop vers ma gauche, je vais rencontrer à nouveau le regard trouble de la fille. Si je me décline plutôt vers la droite, je ne fais plus face à mon gros curieux, mais je devine quand même son regard inquisiteur. Si je le jauge autant qu’il le fait en ma direction, je m’implique dans un tir croisé de regards, un bras de fer sans queue ni tête. Si je me retourne carrément, mon géant va interpréter ça comme une déroute, une lâche démission. Je pourrais foutre le camp, mais je n’en ai pas envie. J’ai galéré pour dégotter ce trou à rat et je veux y rester encore un moment. Je veux savoir pourquoi ce grand con me regarde de travers, et puis il y a cette fille. Elle m’intrigue. Elle est là, tout hallucinée, face à une espèce de déjanté qui cause sans jamais s’arrêter. »
Le déjanté en question se déplia, manoeuvra laborieusement, faillit renverser une chaise. Il devait faire deux mètres. Il s’avança vers John Duran, les yeux désaxés. Il marchait de travers, tanguait. Il bouscula John Duran au passage avant d’ouvrir la porte des toilettes à côté du flipper. John Duran regarda aussitôt du côté de la place laissée vacante, ce vide dans le décor permettant une meilleure appréciation du visage rond. Sur la table : deux tasses de café et un cendrier plein de mégots froids, de cendre noire.
Ainsi ils buvaient du café et ils fumaient comme des pompiers. Ils avaient sans doute goûté à des substances interdites. « Ce sont des junkies. Ça y’est, j’observe à nouveau la petite. Je peux la regarder tranquillement, elle ne me zyeute pas. Elle a l’air paumé. Mais elle a aussi un visage d’ange. Un peu calciné, un peu déchu, mais un ange quand même. Elle a dégringolé de son nuage. Marrant, elle a un œil lucide, un autre hagard, et les deux ensemble lui confèrent une étrangeté. Une anomalie. Cette divergence me la rend irréelle. »
Dichotomie entre les deux billes oculaires, comme si elles n’appartenaient pas à la même personne. Ou comme si cette même personne avait un visage scindé en deux parties distinctes. L’œil hagard était bien sûr perdu dans le vague, pas un vague à l’âme, mais un œil injecté de trouble. En revanche l’autre œil, la bille lucide, scrutait ce qu’il percevait. Rien ne lui échappait. Quand cet œil à nouveau sondât le regard de John Duran – pas la bouche de John Duran, pas les cheveux, pas le nez ou les oreilles, mais bien ses yeux – c’était l’œil lucide qui démasque l’assassin.
John Duran, chaque fois que l’ange défoncé le percutait de son œillade lucide, se sentait confus comme un coupable. Le junkie sortit des toilettes, percuta à nouveau John Duran. Il regagna sa table et faillit renverser sa chaise. Il faucha une tige à la môme. John Duran n’avait pas encore prêté attention au cinquième personnage dans le décor. Attablé, buvant un cognac à petites lampées. John Duran sursauta en le découvrant.
À cause de la tête. Une tête ovale, proéminente à son sommet, un crâne luisant, ciré à l’encaustique, quelques poils épars, anarchiquement disséminés. Une brosse à reluire énorme, usée, avec des poils survivants, rescapés d’un génocide capillaire. Méthodiquement il levait le coude, avec cérémonie. Ses deux yeux, des bigarreaux, étaient braqués droit devant. Ils étaient concentrés sur nulle part. Ils n’avaient pas de point d’ancrage.
John Duran avait oublié tout ce temps l’escogriffe à la cicatrice. Mais celui-ci avait arrêté de le regarder. Il s’apprêtait même à partir. Il salua la compagnie en brandissant une grosse main. De l’autre il tenait une canne blanche. « Salut, frère ! », s’écria-t-il. « Salut, brother !, lui répondit le taulier, Fais attention quand tu prends le volant, tu vas encore nous renverser un piéton. » Fier de sa boutade, le petit taulier se mit à rire. Brother s’esclaffa à son tour.
Le chœur hilare résonnait comme dans un de ces absurdes cauchemars vous faisant bondir en pleine nuit. Ces gloussements idiots tuaient la quiétude du bar, faisaient interférence avec la bande-son du bar : monologue aberrant du junkie, bruit de verres s’entrechoquant, clapet de la langue du buveur de cognac. John Duran avait été stupide en se prenant pour la cible. Et puis il se disait qu’après tout, Brother face à lui, avec ses yeux figés sur lui, sans qu’il ne sache qu’il fût atteint de cécité, il pouvait bien y avoir maldonne.
Son imagination s’était affolée pour rien. Il décida d’y remédier en décidant que la môme non plus ne le voyait même pas. Du moins qu’elle ne le jugeait pas. Son regard était incommodé par un léger strabisme, c’était tout. Interpréter ses œillades intoxiquées comme des coups de revolver était absurde. De la pure parano.
[Prochain épisode : John Duran rentrera chez lui…]
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