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Lundi 7 janvier 2008

Trévor se retrouva un soir dans un cocktail demi-mondain, au milieu d’une faune de noctambules en effervescence. Il ne connaissait personne. Il avait vu de la lumière et il était rentré.

Personne ne sachant qui il était, il aurait dû logiquement incarner l’intrus, celui qui n’a pas été invité et s’est invité quand même. Or, se comportant de telle manière que sa présence ne semblât en rien fortuite (il ne s’était pas isolé, avait au contraire investi le beau monde, affichant un sourire amical, tapotant des épaules, se mêlant comme une fleur aux conversations), personne ne s’autorisa à exiger de lui une quelconque explication.

Sa présence se justifia par le seul fait qu’il fût parvenu à se fondre dans la masse compacte et bruyante, émettant lui-même des sons en accord avec les manifestations orales des autres participants. Puis il fit la connaissance de Coralie…

Á un moment précis de la soirée et selon un enchaînement de circonstances favorables, cet homme et cette femme qui jusqu’alors s’ignoraient (comme Simone) rentrèrent en contact le plus naturellement du monde, un peu comme deux voisins de palier que la proximité géographique incite à l’échange. Ils burent un verre ensemble. Ils se dévisagèrent, mais sans le montrer de trop…

En vérité, ce fut surtout Trévor qui se permit d’étudier le visage de Coralie, celle-ci se contentant d’envisager celui qu’elle considérait encore comme un intrus dans sa vie. L’attitude quelque peu distante de la jeune inconnue n’avait pas échappé à notre pique-assiette. Même que, paradoxalement, pareille réticence eût le don de lui plaire.

Il décida ensuite de faire de telle sorte qu’il fût toujours proche d’elle, s’appliquant à négocier ses incessants déplacements, évitant surtout de paraître trop collant, que sa présence à ses côtés passât pour un phénomène naturel, aléatoire et sans calcul. La soirée touchant à sa fin et Coralie s’apprêtant à partir, Trévor se rapprocha d’elle autant que possible et osa lui concéder cinq mots : « J’aimerais bien vous revoir »…

Depuis leur rencontre, il croyait dur comme fer qu’il était en train de vivre l’ébauche d’une idylle. Il s’était dit qu’il risquait de gâcher l’occasion s’il ne prenait pas les devants. Coralie lui répondit d’abord par un sourire. Trévor ne comprit pas la signification exacte de ce sourire. C’était plutôt de l’ordre de la grimace, ça ressemblait même à un rictus ironique. La bouche déformée prononça cinq mots à son tour : « Moi j’aimerai mieux pas ».

Tout aurait dû en rester là, tout ayant été dit en une dizaine de mots. Mais, pure contingence ou hasard nécessaire, selon le sens – ou le non-sens – que l’on veut bien donner aux coïncidences, pas plus tard que le lendemain et tandis qu’il marchait dans la rue, Trévor croisa le chemin de Coralie. En la découvrant soudain, il ressentit de l’embarras mais parvint à se ressaisir à la seconde où il prit l’initiative d’ouvrir la bouche :

« Vous ne souhaitiez guère me revoir, mais il semblerait que le destin en ait décidé autrement ». Elle affichait le même sourire ambigu que la veille : « Je ne crois pas au destin ». Elle s’apprêtait à poursuivre sa promenade comme s’ils ne s’étaient jamais rencontrés. Quand brusquement elle se retourna : « Invitez-moi au restaurant dès cesoir ! »

C’est ainsi qu’ils commencèrent à se fréquenter… Le soir venu à la table qu’il avait réservée, elle lui posa un lapin, prétextant par la suite qu’une fâcheuse indisposition l’empêchât de sortir. Le jour suivant, elle lui fit une scène à la terrasse bondée d’un café du centre-ville. Trévor ne fut jamais en mesure de comprendre la signification réelle d’un tel emportement. Une autre fois dans un night-club, elle flirta sans complexe avec un bellâtre choisi au hasard, sous les yeux implorants de son infatigable admirateur.

Un autre soir, acceptant de boire le fameux dernier verre chez lui, elle s’adonna à un torride striptease sur une musique de Portishead, toujours sous le regard médusé de son opiniâtre courtisan, offrit en spectacle son corps nu tout en prenant des poses équivoques, se déhancha comme si une ondulante couleuvre habitait son ventre, distribua de brûlantes œillades comme si elle lui promettait un effréné huis clos. Puis elle se rhabilla prestement, s’échappa en claquant la porte.

Malgré le cumul de toutes ces frustrations, Trévor demeura imperturbable dans sa démarche de soupirant, s’imaginant peut-être que la concrétisation de son désir n’était qu’une question de persévérance. A moins que tenir le rôle de la marionnette manipulée par les doigts sadiques de Coralie le contentait, que cette drôle de romance fondée sur une succession d’affronts correspondait à un scénario fantasmé satisfaisant sa libido…

Il devait bien se rendre compte que la jeune femme profitait de son emprise sur lui, et qu’elle s’en accommodait de la manière la plus sournoise, tant son instable comportement était exagéré. Mais le fait de le savoir ne l’empêchait en rien de persister. Qu’il fût bel et bien conscient d’être le jouet de cette intrigante ne lui suffisait pas pour comprendre les raisons de son entêtement…

A son ami Georges, il tenta d’apporter un élément d’explication : « Tu vas me trouver stupide mais tu vois, c’est bizarre ; malgré ce que cette chipie me fait endurer, j’ai envie de me dire que c’est peut-être là sa façon d’exprimer son amour pour moi. Façon malhabile et discutable, je le conçois, oui mais pourquoi s’investirait-elle autant dans cette relation si ça n’était pas le cas ? » Et l’ami Georges de lui rétorquer : « Je n’ai que deux choses à te dire. Premièrement, tu me sidères. Deuxièmement, tu files du mauvais coton. »

Mais Trévor voulut avoir le dernier mot : « Quoiqu’il en soit, je persiste dans mon raisonnement. On ne peut consacrer du temps à quelqu’un que si celui-ci a de l’importance à nos yeux. Coralie me consacrant beaucoup de son temps, cela ne peut que vouloir dire que je suis important à ses yeux. Quel bénéfice pourrait-elle en retirer ? Je suis au chômage et je n’ai aucun patrimoine… Bref, que je sois aussi important pour quelqu’un ne peut que me galvaniser, et quand il s’agit comme ici de l’être aimé, j’ai même envie d’y voir là un sacré traitement de faveur. »

Trévor ressentit un profond contentement car il était enfin parvenu à produire un argument lui permettant de justifier plus ou moins sa funeste inclination. Georges se dessina sur le visage une grimace dubitative.

Une nuit, Trévor fit ce rêve : égaré au cœur d’un enchevêtrement d’espaces protéiformes, lieux communs greffés à d’autres lieux moins familiers, certains même inconnus ou non identifiés, il slalomait péniblement entre les obstacles, les plus difficiles à contourner étant des choses qui bougeaient (tables dansantes, chaises sautillantes, cravates énervées, peluches volantes…) et des personnes qui ne bougeaient pas du tout, comme frappées d’inertie mais avec des yeux tout pleins de méchanceté, individus hostiles et anonymes qui entravaient sciemment sa progression en refusant de s’émouvoir…

Jusqu’à ce qu’il aboutisse au seuil d’une porte close derrière laquelle il perçut un ricanement de femme. Il cogna à la porte en clamant : « Aidez-moi mademoiselle ! Aidez-moi ! Aimez-moi ! »… Une fois sa plainte évacuée, il constata la brusque cessation du pénible rire. L’inconnue derrière la porte avait-elle prise en considération son appel au secours ? Il attendit qu’elle lui ouvre. Mais la porte resta close. 

Alors il se lança dans une nouvelle promenade forcenée et aléatoire, traversant des squares, des appartements, des bistrots, des bibliothèques, des ruelles obscures avec des êtres vivants dans des vitrines… pour se retrouver une fois encore au seuil de la même porte close, irrémédiablement fermée, derrière laquelle il distinguait toujours la même voix railleuse.

Dans son rêve il essaya de comprendre son rêve. Il fut même pris de panique lorsqu’au cours de son onirique réflexion, s’imposât à lui cette implacable logique : puisque chacun de ses itinéraires accidentels le conduisait inévitablement devant cette fatidique porte blindée, cela signifiait qu’il était prisonnier du pire des labyrinthes qui se puisse concevoir. Le dédale circulaire, autrement dit le cercle vicieux.

Se confiant encore à l’ami Georges, Trévor se référa à la légende de Tristan et Iseut : « Ce qu’il me faudrait, c’est un philtre d’amour. » Et Georges de rétorquer : « Ce serait en effet la meilleure solution. Non pas pour réaliser ton rêve insensé. Mais pour assouvir ta vengeance. Tu lui ferais boire le philtre, elle s’amouracherait de toi comme une possédée et hop : tu la laisserais choir aussi sec ! »

Georges en sa qualité d’ami n’avait de cesse de lui conseiller vivement de prendre ses distances avec l’usurpatrice. « Ce n’est pas aussi simple, riposta Trévor, et puis après tout, c’est ma liberté que de choisir mon emprisonnement. ». Et Georges d’ajouter : « C’est bien ce que je craignais : tu es l’architecte de ta propre geôle. C’est donc toi seul qui détiens la clef du problème. Moi si je devais vivre pareille situation, crois-moi que je saurais comment régler l’affaire. »

Et Trévor de rétorquer : « C’est marrant comme les problèmes des autres paraissent tellement simples. »

À Trévor lui demandant si étant petite elle avait au moins aimé ses parents, Coralie, avec une voix de gamine mijaurée, répondit : « Papa et maman ont été très gentils avec moi. Je les aimais quand ils me couvraient de cadeaux, pas quand ils me couvraient de baisers. Je trouvais ça dégoûtant. »

 
par Nico
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