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Dimanche 9 mars 2008

Tu vois, il y a quelque chose dont j’ai envie de parler, mais pas à n’importe qui, pas au premier venu. C’est donc à toi que j’ai décidé d’en parler. Parce que tu es le premier qui m’est venu en tête. Parce que tu n’es pas n’importe qui, puisque tu es mon meilleur ami, et sans doute le seul ami véritable, finalement.

Des amis, des vrais, on n’en a pas tellement, et c’est justement ce qui définit l’amitié ; c’est bien la rareté. Non que la quantité et la qualité soient inconciliables, mais tout de même, si on y réfléchit bien, et même sans avoir besoin de réfléchir longtemps, il suffit de le constater : ce n’est qu’avec un tout petit nombre de personnes, qu’on peut établir un lien de qualité.

Qu’est-ce que j’entends par « lien de qualité » ? Hé bien c’est toi et moi. C’est la rareté, c’est l’absence de jugement. Avec toi, jamais je ne me sens obligé de me justifier. Dans l’amitié, les appréciations réductrices sont proscrites. Et il n’y a pas non plus besoin de chronométrer le temps de paroles de chacun, ça s’équilibre tout seul. Deux amis c’est un émetteur et un récepteur à tour de rôle, mais sans avoir l’impression de jouer un rôle.

Moi, là maintenant, j’ai envie de te parler de quelque chose, car je sais que je peux le faire sans devoir soupeser chacun de mes mots, ou de les envelopper dans de la ouate afin d’amortir le choc que leur émission pourrait provoquer. Ce qui ne m’empêche pas de les chercher, mes mots, mon objectif étant me faire comprendre au mieux.

Et c’est toute la différence entre réfréner son propos pour se stabiliser dans la tonalité consensuelle de rigueur, et soigner son discours quand on estime que le principal, en dépit des conformités d’usage et des réactions indépendantes de notre loyauté, c’est bien de se faire comprendre au mieux. C’est donner son point de vue, et c’est donc vouloir que celui à qui tu t’adresses puisse repartir avec. 

Donc Albane… Oui c’est de ma femme dont il s’agit, ma chère et tendre épouse.   Et tu vois… du moins je l’ai vu dans tes yeux, dès que je t’ai annoncé que je voulais te dire quelque chose, oui j’y ai vu un peu comme de l’inquiétude, ne nie pas. Souvent en effet, quand on ressent le besoin de parler à un ami, c’est pour un souci, un truc qui a du mal à passer. C’est vrai quoi, c’est ce à quoi l’on s’attend, quand on sent qu’on va avoir droit à de la confidence… Hé bien là non, ce serait plutôt : voilà mon pote, j’ai une heureuse nouvelle à t’annoncer.

Et oui c’est bien d’Albane qu’il s’agit, et je ne peux pas t’annoncer qu’on va se marier puisque c’est déjà fait. Ah tu te demandes pourquoi soudain j’ai envie de te causer d’Albane, tandis que jusqu’à présent je n’en disais presque rien. Même à toi mon meilleur ami. Et en principe, si on ne dit rien c’est que ça va. Si je ne te disais jamais rien sur Albane, sinon des broutilles, ça voulait donc dire que tout allait bien entre nous.

Oui tu confirmes, c’est bien ce que tu en avais déduit. Oui je sais, en apparence, nous donnions l’image d’un couple uni et sans histoire, sans une ombre qui planerait sur notre lumineuse association. Mais dans la réalité, celle de notre quotidien de petit couple tranquille, harmonieux en apparence, je mentirais si je te disais que ça allait vraiment si bien que ça.

Et là, j’en viens au problème de la routine dans le couple. Pas plus bateau comme sujet mais c’est bien là le piège, celui des situations qui s’installent en dépit de notre volonté, ou de notre vigilance. Donc avec Albane, c’était peu à peu l’atténuation du désir. C’était peu à peu l’extinction des feux de l’amour. Tout doucement et sans l’avoir décidée… Je ne la voyais plus, figure-toi. On ne se voyait que dans notre petit appartement et j’avais fini par la perdre de vue. Je n’avais plus la distance nécessaire pour être en mesure de l’apprécier à sa juste valeur, comme au bon vieux temps où il m’était encore possible de la voir de loin. Un visage toujours envisagé de trop près, qu’on en a la vue bouchée. Un portrait qu’on te colle sous le nez, que tu ne peux pas y distinguer les traits. 

Je ne faisais même plus gaffe à sa nudité, Albane qui avait l’habitude de se trimballer toute nue dans l’appartement, devant mes yeux. Oui l’habitude… Toute nue, c’était son état naturel. Elle avait fini par devenir un fait accompli, sa nudité, un point sur lequel il n’y avait plus à revenir. Comme si j’en étais revenue, de mon Albane, que je l’aurais épuisée après l’avoir explorée sous tous les angles possibles, que la lassitude aurait pris le pas sur l’euphorie de la découverte. Comme si j’en étais au point où il n’y avait plus rien à découvrir, qu’il était inutile de continuer à chercher ce que je croyais avoir trouvé une bonne fois pour toutes.

Sa peau toute nue fondue dans le décor, autant que la tapisserie, ou n’importe quel autre objet. Un beau bibelot, certes, mais que je ne parvenais plus à évaluer, plus capable de l’admirer, à force de l’avoir sous les yeux. Sa peau toute nue qui, en faisant tapisserie, n’avait plus de secret pour moi, n’était plus susceptible d’entretenir le mystère. Comme ce quartier que tu connais si bien depuis le temps que tu le fréquentes. Les rues que tu traverses tous les jours, éveillent-elles encore ta curiosité ? Et ces boutiques devant lesquelles tu passes sans ne plus y porter un regard neuf, et pour quoi faire, pour y découvrir quoi que tu ne connaisses déjà ?

L’atténuation du désir, peu à peu, que je te disais, mais je ne sais pas si c’était seulement ça, entre nous. Elle au moins, elle ne se privait pas de me dire je t’aime. Moi j’ai toujours eu un peu de mal, je l’avoue. Disons que j’avais envie de le lui dire, mais dans les grandes occasions. Et elle qui me le disait tout le temps, ce n’était plus qu’une ritournelle qu’on entend tout le temps et à laquelle on finit par ne plus prêter attention. Et puis quand elle me demandait de me le dire, ça avait encore plus de mal à sortir.

Parce qu’en me le demandant, en exigeant de moi ce « je t’aime », là sur-le-champ, elle me saccageait la spontanéité, empêchait l’élan de ma propre émanation. Comme un souffleur au théâtre qui te rappellerait ton texte, cette bouche chuchotante qui bouche ton trou de mémoire : ça te rendrait un peu penaud, cette amnésie passagère, ce moment de faiblesse qui n’a pas échappé à ton scrutateur à toi, bien planqué dans son trou, les yeux et les oreilles avides de défaillances humaines. Et puis tu ne te sentirais pas crédible, à te réapproprier des mots que tu dois te contenter de répéter.   

Et tu vois, il n’y avait même pas d’animosité entre nous. On ne se disputait même plus. Il n’y avait pas plus de tension que d’attention. Pas de rancœur larvée. Ni de passion exultée, surtout de ma part, je l’admets. Elle, elle faisait attention à moi, toujours, avec des sourires et des marques d’affection. Elle faisait comme si tout allait bien, elle préservait les apparences et c’était tout à son honneur.

Mais moi, cette manière de continuer à faire comme si de rien n’était, ou comme si le fait qu’entre nous, le manque de désir, rétréci comme une peau de chagrin, ne contrevenait en rien à la bonne tenue de notre marche nuptiale, cette façon de laisser croire que nous ne connaissions aucune faille au ciment de notre couple, m’a indifféré au lieu de m’agacer. Si au moins ça m’avait agacé, ça aurait pu déclencher quelques petites disputes entre nous. Et les disputes c’est aussi du dialogue. C’est quand on n’arrive pas à dire autrement ce que l’on voudrait lui dire, à lui ou à elle.

La dispute, c’est de la maladresse, c’est de la communication à rebrousse-poil, ou à fleur de peau, et c’est pourquoi aussi ça peut être émouvant, une dispute. Vivre à deux, tout le temps ensemble, comment pourrait-il en être autrement ? Comment être toujours sur la même longueur d’ondes ? Les points de désaccord, il vaut mieux s’y confronter à deux, et les points de vue qui divergent, pourquoi ne pas les échanger pour mieux les faire se converger ?

Elle qui me boude parce que je n’aurais pas remarqué qu’elle se serait vernie les ongles des pieds, moi qui lui reproche de ne pas ranger ses petites culottes au bon endroit… Bien sûr que ça va au-delà d’un simple vernissage d’ongles de pieds ou d’une histoire de sous-vêtements mal rangés, que ça peut vouloir dire « tu ne me vois plus » / « je te vois trop », que c’est une façon maladroite d’exprimer quelque chose que l’on n’arrive pas à dire autrement qu’en empruntant un chemin bien ancré dans le terreau du quotidien.

Et c’est justement ce qui est passionnant, c’est de chercher à comprendre ce que sa bouderie à elle exprimait vraiment – une bonne grosse bouderie, je m’en rappelle fort bien, de cette moue très très boudeuse, de ce visage fermé qui montrait comme elle en avait gros sur la patate – ou quelle était la signification exacte de mon emportement exagéré concernant cette affaire de culottes qui n’étaient pas sensées être à leur place ? Oui, le problème récurrent de sa place à tenir, que ce soit dans le couple ou ailleurs…

Je pense que tu seras d’accord, les scènes de ménage ça fait aussi partie intégrante de la vie de couple. Attention, je ne veux pas dire qu’un couple qui ne se dispute pas, c’est tout de suite suspect, que ça cache quelque chose, et que c’est une astreinte à la liberté d’expression. Je ne veux pas tomber dans le piège facile des généralités. Il y en a qui ne se disputent presque pas et s’en passe sans problème, et il y en a qui se disputent un peu trop pour qu’on en conclue que cette sorte de confrontation permanente puisse s’avérer productive.

Cependant, je vois au moins deux aspects importants dans la scène de ménage : d’une, c’est justement ce besoin de mettre en scène son ménage. La dispute c’est de la dramatisation, et on en a besoin, de se montrer en spectacle. Mais entre soi, à guichet fermé. Une scène de ménage n’a de raison d’être que dans l’intimité à deux. Quand ça se passe en public, ça devient indécent. L’exhibition tue l’enchantement…

Et voilà le deuxième aspect important à mes yeux : la scène de ménage consiste en un de ces rituels nécessaires à la petite vie de couple, avec ses codes bien établis, compréhensibles par les seuls protagonistes, et ça n’a d’intérêt que dans l’intimité. Comme de faire l’amour. C’est un langage secret, en marge de celui du commun des mortels, que des oreilles non invitées ne pourraient que trahir. C’est une comparution à huis clos, que des yeux pétris de curiosité ne pourraient que pervertir.

Des fois, nos disputes avec Albane servaient même de préliminaires à l’amour. Une querelle d’amoureux peut s’avérer aphrodisiaque. Je pense que parfois, la dispute que nous avions enclenchée d’un commun accord ne l’avait été que dans le seul prétexte de la réconciliation qui allait en résulter. Se réconcilier c’est se retrouver, se rencontrer à nouveau. Voilà ce que je n’avais pas compris, pas plus tard qu’il n’y a pas si longtemps, tandis que je m’expliquais cette perte de désir pour elle comme une simple et banale conséquence d’une usure de couple, une baisse de régime inéluctable.

J’en étais même arrivé à me demander si les théoriciens de l’amour qui dure trois ans n’avaient pas raison. Tout en trouvant stupide cette théorie, parce que c’est encore une idée simpliste, que de confondre la cause et l’effet. Oui, c’est quand on érige l’effet en cause que l’on se fourvoie stupidement. Les exemples sont légion. Ou quand on décide de traiter les effets en priorité, croyant ainsi régler le problème, tout en se débarrassant des vraies raisons qui l’ont suscité. Et puis c’est si facile, de s’en remettre à la chimie plutôt que de produire l’effort de se confronter à la véritable alchimie qui nous anime lorsqu’une rencontre nous chamboule des pieds à la tête…

Comme si la production de phéromones était la raison de l’emballement amoureux, alors qu’elle n’en est que l’effet. Mais moi, en me rendant compte que ça faisait trois ans que j’étais avec Albane et qu’au bout de ces trois ans c’était comme si je n’étais plus tout à fait avec Albane, ou plus de la même manière, deux cosmonautes dans le même habitacle mais que leurs combinaisons séparent, éloignent de la dimension tactile, c’est là que j’ai commencé à y trouver de la pertinence, dans cette théorie simpliste d’amour chimiquement saturé (oh non, ce n’est pas l’amour qui rend con mais son absence).

J’avais exclu la possibilité du mouvement, figé dans mon costume étriqué d’homme d’intérieur amnésique, en ayant oublié, jour après jour dans le confort de notre cellule à deux places, d’extérioriser mes émotions d’homme libre enchaîné à ma compagne de détention sentimentale, double internement coopté après signature d’un contrat de confiance à durée indéterminée.  

Et puis il y a de ça trois jours, je sortais du boulot mais au lieu de rentrer tout de suite j’ai eu envie de me balader un peu. J’ignore pourquoi je ne souhaitai pas rentrer de suite, c’est comme ça. Il y avait ce petit soleil incitateur en dépit de ce petit air frais de fin d’hiver. Je n’avais pas de but précis, aucune course à faire, et je me suis donc mis à marcher, sans destination précise.

J’ai emprunté quelques ruelles, et j’étais sur le point de traverser une avenue quand, de l’autre côté, il y avait cette femme, de dos, arrêtée devant une vitrine, une boutique de fringues, je crois, et j’ai eu l’impression de tanguer, un insidieux vertige qui m’a incliné. La vue de cette femme, de dos, puis légèrement de profil, était la cause de cette troublante sensation, entre fragilité et ivresse, espoir et étonnement. Et elle s’est mise à marcher, et il m’aura bien fallu plusieurs secondes avant que je ne l’identifie enfin.

Albane, que je venais de prendre en flagrant délit de shopping. Albane dans la rue et toute habillée, dans l’anonymat de la rue, avec des vêtements que je ne lui connaissais même pas. Une démarche que je redécouvrais. Et je me suis mis au diapason de sa marche, je me suis maintenu à distance, derrière elle, après l’avoir rejointe sur son trottoir, de l’autre côté de l’avenue.

Je prenais mon épouse en filature et j’aurais pu rire de l’incongruité d’une telle situation, mais non, j’ai pris ça très au sérieux, comme si au bout de cette filature improvisée, décidée par les coïncidences, il y avait un secret à découvrir, une porte qui s’ouvrirait sur quelque chose dont je n’avais pas encore idée.

J’aurais pu la rejoindre, me hisser à sa hauteur pour faire cesser la comédie, et c’est ce que j’aurais fait, je crois, en temps normal. Mais je sentais que je n’étais plus dans le temps normal. J’avais envie de faire durer ce moment, de me délecter de cette distance entre nous. De cette femme de dos qui marchait tranquillement, qui semblait radieuse dans sa promenade nonchalante. Je ne voulais pas non plus lui gâcher son moment de plénitude à elle, sa solitude triomphale, elle libre dans la rue. Et moi derrière elle, à la fois libre de mes mouvements et enchaîné à son subtil déhanchement en point de mire.

Ah oui le point de mire, c’est un des plus beaux points de vue. C’est celui de l’espoir, de l’attente fébrile et du désir.

Et entre nous, le long de ce trottoir qui n’en finissait pas, se tenait un homme. Juste entre nous. Et il la regardait, elle, ne la quittait pas des yeux. Il la regardait avec insistance, et dans ses yeux c’était de l’admiration mêlée à de la convoitise. Et en temps normal j’aurais ressenti de la jalousie, et c’est d’ailleurs ce qui s’est passé, un très bref instant, comme un sursaut conditionné, un réflexe de propriétaire. Mais très vite, j’ai ressenti tout autre chose.

J’ai ressenti un profond respect pour ce type qui matait ma femme, oui parfaitement. Comme il y aurait eu une profonde connivence entre nous. Deux amateurs d’art qui contemplent le même tableau et partagent le même avis sans avoir besoin de se le dire. Un assentiment silencieux mais lourd de sens, auquel il ne manquerait que les applaudissements. Pourquoi l’aurais-je trouvé antipathique, puisque nous étions d’accord sur le même point, à la virgule près ?

Et puis cet homme, c’était moi, trois ans auparavant. Cet homme qui découvrait cette femme, une belle inconnue parmi tant d’autres, mais qui, par sa seule apparition, excluait toutes les autres… Je me suis retrouvé sur deux plans antagonistes : moi découvrant cette toute nouvelle tête, cette totale étrangère à ma vie, et cet autre moi qui était sensé bien la connaître, qui partageait sa vie depuis trois ans déjà. Et l’inconnue dans la rue et la femme dans mon appartement se sont rejointes, elles ont coïncidé. Cet homme qui découvrait cette femme, séduit tout de suite. Ce sourire. Un vrai sourire qui emporte tout sur son passage, qui empêche toute indécision.

Et tu vois, je ne lui ai pas parlé de ça, que je l’avais vue par hasard dans la rue et que je l’ai suivie. J’ai gardé ça pour moi, mais en même temps je l’ai partagée avec elle, en redevenant celui que j’avais été pour elle, quand chaque fois j’étais émoustillé devant son corps nu comme si c’était la première fois tout le temps.

Et elle a fait celle qui ne s’était pas rendue compte de ce changement de comportement, alors que je suis certain qu’elle n’était pas dupe, qu’elle a bien eu conscience de ce changement de perspective, qui ressemblait à un retour en arrière mais qui en réalité était un désir d’aller de l’avant.

Elle a fait comme si de rien n’était, peut-être parce qu’elle n’avait jamais douté. Qu’elle attendait juste que je recouvre la vue, qu’elle réintègre sa place de choix dans mon champ de vision.

 

  


 
 
par Nico
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